Souffle de Perse n° 15
Compte rendu de lecture

par Antoine Raybaud

Renée Ventresque
La « Pléiade » de Saint-John Perse – La Poésie contre l’Histoire

Classiques Garnier,
collection ÉTUDES DE LITTÉRATURE DES XXe ET XXIe SIÈCLES
N° 15, 442 pages ; 24 x 16 cm ; broché ;
ISBN 978-2-8124-0224-1 ; EAN 9782812402241

          Quel allant ! Quel souffle ! Quelle constance de bonheur(s) d’expression, sur un dossier aussi composite, à fouiller, à classer, à organiser, à unifier ! J’imagine aussi le temps, la persévérance, et l’attention qu’il aura fallu à Renée Ventresque pour l’inventorier, en inspecter toutes les composantes, ici ou là, puis le regrouper, l’évaluer, enfin le composer comme elle le fait, avec tant de fermeté et de clarté, tant de nuances aussi, compte tenu de sa diversité (ou disparité), tout en mesurant sans cesse, avec justice, et ce qu’il fallait aussi d’irrévérence idoine de fond et de ton (le dossier chinois !), son caractère de monument, à la fois confection et création.

         Et Renée Ventresque souligne que c’est bien la « Pléiade » de Saint-John Perse et non pas le Saint-John Perse de la « Pléiade », avec sa part de fabrication, mais aussi l’ombre portée, je veux dire : la lumière projetée, constitutive, du travail sur soi qu’a été fondamentalement l’oeuvre poétique (cf. les épigraphes des pages 159 : « Il me fait parvenir une lettre par les gens de la côte. […] Telle est sa lettre. Elle est d’un sage. Et ma réponse est celle-ci : […]. Telle est ma lettre qui chemine », ou 279 : « […] parlant, parlant langue d’aubain parmi les hommes de mon sang, […] aux grilles effilées d’or de quelque Chancellerie » ; ou encore le chapitre « Briand, un avatar du ‘Prince’ », etc.). Ce travail est devenu nécessairement à ses yeux d’infatigable travailleur et interrogateur dans ce domaine, qui ne peut qu’interroger sa vie à cet empan, la forme majeure.

         Il y a lieu d’apprécier beaucoup aussi tout ce qui fait que le regard de Renée Ventresque s’élargit d’une réflexion proprement littéraire, sans compter ce qu’elle ajoute à l’examen des données biographiques par son étude de Vents, par exemple, d’après ses propres travaux.

Elle rappelle, très justement, qu’on a d’abord forcé la main de Saint-John Perse pour ce qu’il qualifiait de « remplissage », le poussant dans la double voie des mémoires — plus ou moins à la manière des faiseurs ou flaireurs d’Histoire (sinon, lui, en principal acteur) qui ajoutent leur témoignage à l’histoire mondiale — et de son talent de conversation, c’est-à-dire de monologue fascinant, qu’il exerçait en particulier sur les oreilles américaines, mais aussi sur celles de Pierre Guerre par exemple, nourri de hauts faits et de piquantes « curiosités ». Ce que Saint-John Perse avait toujours, jusqu’alors, sévèrement séparé de sa poésie.

         Mais, pour conclure, peut-être j’interrogerais aussi, lors de l’accès au « grand âge », la tendance qui peut vous venir sur le tard, à ce que j’appellerais la pensée du crépuscule : où grandit, en même temps que les ombres, les souvenirs du jour, de ses splendeurs, de ses émotions, de ses réussites, la mémoire de ce qui a pu manquer ; où on cherche à donner un sens à tout, surtout à ce qui a tourné court, ou fait défaut. Les correspondances incomplètes, les actes politiques qui n’ont pas abouti, les creux ou les acuités inverses, si l’on peut dire, de l’exil, dès qu’il a commencé à réunir tout ça, un certain fatras, demandaient, en même temps qu’ils le dessinaient, l’esquisse d’un sens.

 

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