Saint-John Perse, le poète et son double : le cheval

Film produit par la Fondation Saint-John Perse, réalisation Jean-Luc Chaperon, 2022.

 

Texte d’Henriette Levillain

J’ai aimé un cheval – qui était-ce ? – il m’a bien regardé de face, sous ses mèches
 (« Éloges II »)

Saint-John Perse ne détestait pas poser devant les photographes. Élégant et un peu raide, souvent vêtu de vestes de tweed à la mode anglaise, il se tient très droit et fixe l’objectif de ses yeux noirs et perçants. Tenue et allure de cavalier qui étonnait certains de ses collègues du Quai d’Orsay habillés uniformément en costume croisé de flanelle grise.

Pourtant, sur la jaquette blanche du volume de ses Œuvres complètes dans la bibliothèque de la Pléiade, il voulut que le traditionnel portrait photographique de l’auteur soit remplacé par le masque troué d’András Beck, sculpté d’après le modèle de la tragédie antique. L’objectif de ce choix était de cacher l’identité personnelle d’Alexis Leger, né en 1887 à Pointe à Pitre (Guadeloupe), nostalgique de l’île de son enfance depuis qu’il avait dû la quitter avec toute sa famille dans sa douzième année. Gageons que s’il avait vécu aux grands siècles classiques, il aurait commandé une statue équestre. Et comme tel ou tel condottiere italien, comme Bartolomeo Colleoni à Venise sculpté par Le Verrocchio, il aurait aimé se voir juché hardiment sur un superbe étalon.

Un cheval fut en effet dès son enfance son premier et meilleur compagnon. Ou plutôt un poney, pour être plus exact que la Biographie de la Pléiade dont il est à soixante-dix ans l’auteur : Reçoit à huit ans, son premier cheval, sa première barque, et sa première lunette astronomique. (OC, p.  XI[1]) L’équitation y est associée à la navigation et à l’astronomie, toutes activités qui exigent une bonne connaissance des éléments naturels, une grande maîtrise de soi et un apprentissage d’un vocabulaire spécifique. Trois qualités dont il est doté et qu’il cultivera jusqu’à un âge avancé.

***

Dès sa huitième année Alexis avait donc été initié à l’équitation. Pendant les vacances scolaires, il se hâtait de quitter Pointe-à-Pitre pour retrouver son « cheval » sur la plantation de ses grands-parents maternels Dormoy, Bois-Debout. Il apprenait à le dresser et, la tête couverte d’un chapeau de paille, faisait le tour de la propriété, saluant les ouvriers de la canne à sucre et les serviteurs, parmi lesquels le forgeron qui savait si bien ferrer les sabots. Il appréciait infiniment la liberté de vivre en pleine nature, au milieu des bêtes dont il apprenait les noms ou à qui il donnait des noms.

Or, entre tous les animaux domestiques, le cheval était alors à la Guadeloupe à la fois le plus utile dans le travail et le meilleur animal de compagnie[2]. C’est ainsi que sur les nombreuses photos archivées à la Fondation Saint-John Perse d’Aix-en-Provence, conservées et parfois annotées par le poète lui-même, le cheval se rend présent dans toutes sortes de circonstances de la vie quotidienne. Le dimanche, la famille nombreuse s’entasse dans une charrette traînée par un cheval. Parfois la charrette est remplacée par une calèche plus élégante. Les autres jours, dans les champs de canne à sucre, un canasson tire une charrue ou laboure la terre. Dans l’un et l’autre cas, l’animal, aimé des petits et des grands et bien traité par tous, favorise les liens entre les serviteurs noirs ou indiens et les propriétaires de l’Habitation. Toutefois, le préféré du fils de la maison, le jeune Alexis, c’est celui qu’il appelle avec fierté son premier cheval. Car il aime déjà la pose et la posture du cavalier. Le dos droit, les genoux serrés sur les flancs de la bête, les pieds pointés sur les étriers, il fixe l’horizon où scintille la mer et parfois il se penche pour murmurer à l’oreille de son poney :

          Un homme est dur, sa fille est douce. Qu’elle se tienne toujours
          à son retour sur la plus haute marche de la maison blanche,
          et faisant grâce à son cheval de l’étreinte des genoux,
          Il oubliera la fièvre qui tire toute la peau du visage en dedans.

(« Écrit sur la Porte[3] »)

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De la blessure de l’exil naissent à partir de ses dix-sept ans les premiers poèmes, réunis en 1911 dans le recueil Éloges. Des poèmes où les temps du passé et du présent se conjuguent pour prononcer à la fois la cruauté de la perte et la saveur incomparable du royaume de l’enfance. Or dans ce domaine où toutes les bêtes sont « belles et bonnes », mais indifférenciées, une seule a droit à un traitement de faveur, une seule est personnalisée, son propre cheval :

          J’ai aimé un cheval — qui était-ce ? — il m’a bien regardé de face, sous ses mèches.
          Les trous vivants de ses narines étaient deux choses belles à voir — avec ce trou vivant qui gonfle au-dessus de chaque œil.
          Quand il avait couru, il suait : c’est briller ! — et j’ai pressé des lunes à ses flancs sous mes genoux d’enfant…
          J’ai aimé un cheval — qui était-ce ? — et parfois (car une bête sait mieux quelles forces nous vantent)
          il levait à ses dieux une tête d’airain : soufflante, sillonnée d’un pétiole de veines.

                                                                    (« Éloges II »)

 Admirable face à face d’un observateur expérimenté. Entente fusionnelle entre deux amis appartenant à la même espèce. Grâce à un glissement sémantique, le cheval possède en effet, en plus des caractéristiques connues de l’animal- les trous de ses narines, la sueur, les veines gonflées après l’effort- des traits humains : Non pas une crinière mais des mèches. Et une connivence de regards. Reste pour la fin le plus important, un code secret à déchiffrer, une énigme – qui était-ce ? -, question insistante dont la réponse est suggérée à la ligne suivante : tel le cheval du connétable vénitien du Verrocchio, il levait à ses dieux une tête d’airain[4]. Vraisemblablement, il doit son souffle, son énergie vitale à une mystérieuse présence cosmique. Quelques années plus tard, en Chine, et à nouveau en Amérique, le poète cavalier fera l’expérience manifeste de cette réalité cachée.

Sur l’île, la jeune mère d’Alexis, Renée Leger, avait entretenu la passion du cheval chez son fils. Elle montait en amazone, comme toutes les femmes à l’époque, et avait la réputation d’être une excellente cavalière. Oublions le cliché de la belle dame créole alanguie dans un hamac, il est une invention du mâle métropolitain. Évoquant sa mère dans les années 1960, dans un entretien avec son ami Pierre Guerre, le poète septuagénaire confia une scène d’enfance, jamais racontée avant, où un jour de violent orage la jolie créole, douce et mystique, s’était métamorphosée sous les yeux effrayés du petit Alexis en une Brunehilde wagnérienne, sauvage et déchaînée :

          Une fois Alexis s’était laissé surprendre par un de ces orages tropicaux […] Dans le chemin d’argile qui glissait, il entend soudain derrière lui un galop comme d’une bête emballée […] Alors passa sa mère sur son cheval Tzigane, dans les éclairs et le bruit du tonnerre. […] Il se rappelle encore la profonde impression que fit sur lui l’image de sa mère cramponnée à la bête, le visage trempé mais exalté, les cheveux défaits, son catogan éclaté, le corsage ouvert, une expression hagarde et la bouche ouverte, sensuelle, passant sans le voir dans ce galop diabolique. Lorsqu’elle parut au dîner, le soir, douce et tranquille parmi ses enfants, calme et indifférente presque, l’enfant, étrangement troublé, songeait à cette autre femme, emportée par le cheval noir à travers les branches qui fouettaient son visage… Il ne pouvait penser que c’était bien la même femme, et que c’était sa mère dont il avait eu, une heure avant, la vision diabolique. […]           L’enfant a compris alors qu’il y avait des failles dans la vie, un monde qu’on ne peut raccrocher à l’autre[5].

Très vraisemblablement, ce récit et sa moralité sont de superbes mises en scène inventées a posteriori par un poète amateur de grandes dramaturgies. Elles coïncident toutefois avec les intuitions précoces du poète d’Éloges d’un monde fracturé entre des forces antagonistes et irréconciliables : la violence des cyclones et la douceur de l’alizée, la virilité et la féminité incarnées à tour de rôle dans le même sujet, homme, femme ou animal. Or cette dualité caractérise précisément le cheval persien.

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Plus de dix ans ont passé entre le recueil Éloges signé Saintleger Leger (premier pseudonyme) en 1911 et Anabase, avec en ouverture et en final ses deux Chansons, publié chez Gallimard en 1924 sous le pseudonyme définitif, Saint-John Perse. Le jeune homme ombrageux et convaincu de son étoile poétique hésite à s’engager dans une vie professionnelle. Finalement, poussé par des raisons financières depuis la mort brutale de son père, devenu soutien de famille, remarqué et encouragé par de grands aînés parmi lesquels Francis Jammes et Claudel, il « monte » à Paris et réussit en 1914 le concours des Affaires étrangères.

Paradoxalement l’ambition professionnelle l’emporte sur la quête poétique et il ne reprend la plume qu’une fois parvenu en Chine où il a été envoyé grâce à l’appui du secrétaire général du Quai d’Orsay, Philippe Berthelot, comme 3ème secrétaire de la Légation de Pékin. Il se donne alors avec ardeur à sa mission et est bien noté par ses chefs de poste successifs. Toutefois, il reste très mystérieux sur une grande partie de sa vie : sur ses maîtresses, sur ses loisirs passés au champ de courses de Pao Ma Tchang aussi célèbre et élégant qu’Ascot, sur ses séances d’équitation et ses rêveries poétiques. Car, en dehors de l’équitation en manège, à Pékin, le jeune diplomate pratique de grandes randonnées à cheval pour rejoindre un petit temple taoïste désaffecté à un jour de Pékin, sur une éminence dominant les premières pistes caravanières vers le Nord-Ouest. (OC, p. XVIII) Il y composera les premiers feuillets d’Anabase. Or, qu’il soit en selle, sur une plage ou devant le temple bouddhiste de Tao Yu, jamais il n’est négligé ou avachi. Le maintien et la mise sont toujours impeccables, les accessoires comme la canne à pommeau très étudiés. Paradoxalement, ce grand travailleur ambitieux tient à l’époque du dandy[6].

C’est avec sa mère, exclusivement, que de Chine le jeune diplomate s’entretint de ses performances de dresseur d’un cheval d’origine mongole, le rétif « Allan ». Devenu plus qu’un ami, ce dernier est maintenant son double. « Allan » était un effet le surnom donné par sa mère à l’enfant Alexis. J’ai aimé un cheval, écrivait-il jadis avec la nostalgie du passé composé dans « Éloges ». J’aime « Allan », mon cheval mongol, écrit-il au présent à Renée Leger en janvier 1917. « Dans l’imaginaire de Saint-John Perse, le cheval est associé à l’enfance et à la mère, ainsi qu’à la mer[7], » écrivait Jean-Louis Cluse confirmant ce propos tenu par le poète lui-même dans une lettre à Joseph Conrad :

          La hantise de mer [dans les terres de Mongolie] se fait étrangement sentir. Une chose mystérieuse que j’ai pu moi-même constater, c’est qu’en terre haute d’Asie et au cœur même du désert, cheval et cavalier se tournent encore d’instinct vers l’Est, où gît la table invisible de la mer et le site du sel.

(OC, p. 888)

Tout au long des poèmes d’Éloges, le cheval appartenait à un monde disparu, son monde personnel, qu’il était parvenu à réanimer grâce à la magie poétique. Dans Anabase, le cheval devient l’élément essentiel de sa rêverie poétique. Comme jamais plus il ne le sera après l’aventure chinoise. Associé au désert de Mongolie et aux civilisations nomades que le diplomate se prépare à découvrir, il fait remonter à la mémoire les aventures héroïques de deux grands conquérants d’empires et de leurs équidés illustres : Gengis Khan et Alexandre le Grand. Ni l’un ni l’autre ne sont cités nommément dans Anabase. Toutefois, en palimpseste, le rêve héroïque et civilisateur du narrateur s’incarne dans leurs figures légendaires, leurs conquêtes, leurs fondations et leurs montures mythiques.

En compagnie de son extravagante monture, Gengis Khan rassembla plusieurs tribus nomades d’Asie de l’est et centrale sous l’identité commune de mongoles. Sur ses traces, à la fin de son séjour en Chine en mai 1920, Saint-John Perse entreprit une expédition en Mongolie. Trop courte, à son goût, et en voiture, même si dans certains récits postérieurs il aura fait croire que c’était à cheval en compagnie de trois mongols…. À l’heure du départ définitif de Pékin, il confia à son compagnon de voyage, Gustave-Charles Toussaint, orientaliste spécialisé dans l’étude et la traduction du tibétain, son immense regret de ne pas être allé jusqu’au bout de son aventure asiatique :

          Désolé aussi de n’avoir pu vous joindre, l’automne dernier, à Feng-chen, pour courir avec vous, sur « un cheval couleur de loup », les 450 kilomètres de pistes boueuses ou torrentueuses en pays déserts jusqu’à la grande tente jaune, reliquaire du cercueil d’argent de Gengis Khan.

                                                                      (OC, p. 894)

La présence d’Alexandre le Grand nourrit davantage encore dans Anabase son imaginaire, ne serait-ce qu’en raison de la quasi-homonymie des deux prénoms. Très subtilement, Jean-Pierre Richard, avait, dans une étude consacrée au choix énigmatique du pseudonyme Saint-John Perse, décrypté la présence cachée du grand Alexandre : « D’Alexis à Alexandre, conquérant de la Perse, le glissement n’est pas difficile à opérer : il permettrait de lire ainsi dans le prénom oublié ou refoulé (parce que trop intime), et réservé alors au seul service de l’identité privée et prosaïque, celle d’Alexis Leger[8]. »

Et dans des images brèves et percutantes, André Malraux évoquait cette même affinité entre le fondateur de l’empire perse, inséparable de son cheval vénéré, et Perse, le poète de l’épopée Anabase. C‘était à l’occasion de la remise au poète en novembre 1959 du Grand Prix national des lettres :

          Lorsque j’étais, après vous, dans le désert afghan, les fouilleurs qui travaillaient avec moi espéraient trouver quelque jour le quadrige de bronze vert qu’Alexandre, dit-on, fit dresser sur le tombeau du Bucéphale ; et je me souvenais d’Anabase – pour le cheval, pour l’épopée et pour le bronze… Lorsque je vous retrouve aujourd’hui, vous venez d’achever l’admirable poème où « la turbulence divine a son dernier remous[9] ».

Alexandre avait reçu à douze ans des mains de son père, Philippe de Macédoine, un animal prétendument indomptable. En appliquant la méthode d’une douceur ferme, il y était pourtant parvenu. Même intimité entre Alexis et Allan qu’entre Alexandre et Bucéphale, grâce cette fois au magnétisme du jeune cavalier. Dans une des nombreuses lettres envoyées à sa mère de Chine, Alexis Leger se réjouit d’apprivoiser « Allan » alors qu’il fait peur aux hommes d’écurie et que des amis anglais prétendent qu’au montoir il faudrait lui mettre un sac sur la tête. Et ceci sans jamais user de violence. Aidé par les pouvoirs singuliers qu’il attribue à son origine insulaire, il capte l’attention de sa monture rétive et lui transmet des ondes positives : Alors mon cheval mongol vient à moi avec des yeux d’enfant et sa rudesse de jeune brute se fait étrange douceur dès que j’ai pu approcher assez d’elle pour lui rappeler à l’oreille ce nom d’« Allan » que j’ai porté pour vous dans mon enfance.

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Or dès l’incipit d’Anabase, le sujet exerce le même pouvoir de séduction sur le peuple conquis que sur ses chevaux :

          Sur trois grandes saisons m’établissant avec honneur, j’augure bien du sol où j’ai fondé ma loi.
          Les armes au matin sont belles et la mer. À nos chevaux livrée la terre sans amandes
          nous vaut ce ciel incorruptible. Et le soleil n’est point nommé, mais sa puissance est parmi nous
          et la mer au matin comme une présomption de l’esprit.

 À l’instar de l’un de ces grands meneurs d’hommes légendaires, d’Alexandre ou de Gengis Khan, dont la mémoire n’a retenu que l’héroïsme et les bienfaits en occultant leurs outrances, le sujet et narrateur du poème se présente d’entrée de jeu en civilisateur : il commande aux hommes et aux armes, parcourt le désert à cheval et dort sous la tente, avance en pacifiant (mot pudique pour parler de la guerre), rassemble des peuples de toutes races et religions, négocie avec eux des alliances, reçoit les hommages des notables et les récompense par des traités écrits sur des lamelles d’or ou des confitures de roses à miel, fonde une ville où les bibliothèques voisinent avec les pharmacies. S’inspirant des grandes civilisations archaïques, il rétablit le mode de l’échange et de la relation : le troc remplace le commerce, on négocie les traités d’amitié et de délimitation, les conventions de peuple à peuple.

Quant au cheval, dans cette société où tous les gestes et comportements sont ritualisés, il est l’ancêtre et le protecteur du clan, son totem. On lui doit respect et hommage :

          Et mon âme, mon âme veille à grand bruit aux portes de la mort — Mais dis au Prince qu’il se taise : à bout de lance parmi nous
          ce crâne de cheval[10] ! 

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C’est au cours de l’expédition en Mongolie que Saint-John Perse reçut la confirmation qu’une présence divine se dissimulait dans l’animal. Sous le sable du désert, il avait découvert un crâne de cheval, s’était endormi le crâne sur la poitrine et, à son réveil, il avait remarqué que ses guides mongols l’observaient avec un mélange d’étonnement et de respect. À partir de ce moment, ils me traitèrent avec une très grande vénération, rapporte-t-il dans une des nombreuses versions orales de l’anecdote.

Attaché à cet objet fétiche comme à aucun autre, puisqu’il était revenu de Chine les mains nues, selon son expression, il le fit envoyer par la valise diplomatique au domicile de sa mère à Paris. Or la magie fonctionna à l’envers, il portait malheur partout où il le posait. Sa mère, d’abord, le conjura de l’éloigner.

          J’empaquetai donc dans du papier de soie mon beau crâne et m’en allai à pied par les quais pour le jeter à la Seine, lorsque je sentis dans ma poche la clef de Marie Laurencin et je me dirigeai en rêvant vers la rue de Penthièvre […] je crois.

Sa délicate maîtresse, Marie Laurencin, chez qui il eut la singulière idée de le déposer, ne le supporta pas davantage :

          Je questionnai le concierge. Il n’y avait personne dans l’appartement. J’entrai, il faisait très froid. Je m’étendis dans un manteau sur un divan. Au bout de quelque temps, je pris un bloc qui était là, un crayon et je composai la chanson qui précède aujourd’hui Anabase sur l’Étranger, l’Étranger inaliénable et le poulain. Puis comme la nuit tombait, je voulus m’en aller et alors l’idée me vint de déposer mon crâne au milieu de cet appartement si futile, tout bleu et rose et qui contenait, je m’en souviens, une cage avec un oiseau mécanique.
          Le contraste me séduisit.
          Dans l’entrée j’avisai un tiroir contenant des rubans, j’enguirlandai mon crâne comme un berlingot, et dans sa mâchoire je plaçai le poème.
Lorsqu’elle revint chez elle, ce fut tout un drame. Elle reçut un véritable choc en apercevant mon crâne et tomba malade[11].

Cette aventure romanesque est résumée en quelques mots succincts à la clausule du Chant III d’Anabase citée précédemment. Or, toute la dramatisation contenue dans le récit en prose se trouve concentrée grâce aux effets rhétoriques : mise en page démonstrative avec tirets et blancs, rupture du fil narratif et de rythme par une phrase exclamative, blancs sur la page et silences de la voix. Le temps est laissé au lecteur, ou plutôt à l’auditeur de visualiser la scène.

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La tonalité des deux Chansons qui encadrent Anabase témoigne, plus encore que le poème lui-même, d’une longue intimité du cavalier poète avec son cheval. La première, évoque à la manière d’un conte, la naissance d’un poulain sous les feuilles de bronze. (OC, p. 90) Belle image de la vigoureuse gestation du futur poème. Le rythme est syncopé, les exclamatifs nombreux : rempli d’enthousiasme, le narrateur se prépare à entrer dans un pays étranger et accueillant. La tonalité de la deuxième Chanson est contrastée : le poulain s’est transformé en cheval adulte, et au terme de l’aventure évoquée, celui-ci est devenu le meilleur compagnon de route du poète : Mon cheval arrêté sous l’arbre plein de tourterelles… Mon cheval arrêté sous l’arbre qui roucoule. (OC, p. 117) À la clausule du poème, l’heure n’est plus à la conquête du désert et à la fondation d’une ville idéale, mais à celle du repos et de la méditation. Le jeune diplomate, Alexis Leger, doit quitter son poste malgré l’envie qu’il a de demeurer en Chine. Trouvera-t-il le temps et l’espace favorables dans ses futures fonctions de persévérer dans la création poétique ? L’heure n’est plus par conséquent à l’épopée mais au lyrisme d’un chant solitaire où se fait entendre le rêve d’une nouvelle forme de langage poétique. Les mots y sont à peine nécessaires, le ton et la mélodie importent davantage. Siffler, se transformer en oiseau, quel rêve ! Je siffle un sifflement si pur… .

Trente ans plus tard, après son retour d’exil américain en 1959 et son installation sur la presqu’île de Giens, Saint-John Perse fréquentera régulièrement le festival mozartien d’Aix-en-Provence. Gageons que certains airs magiques de La Flûte enchantée feront alors résonner chez ce grand mélomane le rêve de jadis d’un chant sans paroles, soit pour reprendre le joli titre que se sont partagés le poète Paul Verlaine et le compositeur Gabriel Fauré, une « Romance sans paroles ». Ou bien, pour le dire comme le poète, ce rêve d’une chose très douce réservée aux ouïes les plus fines.

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Rentré en France en 1921, Alexis Leger fut effectivement absorbé par de lourdes fonctions au Quai d’Orsay. Tout au long des vingt futures années, le poète se tut. Ou, du moins s’il écrivit, ce fut en secret et il s’interdit de publier au prétexte qu’une frontière étanche devait être maintenue entre les deux activités, poésie et diplomatie, entre les deux noms, Alexis Leger et Saint-John Perse. À l’ombre et sous la protection d’Aristide Briand, ministre des Affaires étrangères, il grimpa les échelons d’une fulgurante carrière diplomatique dans l’administration centrale. En 1933, âgé de 46 ans seulement, il accéda à la fonction de secrétaire général du Quai d’Orsay, la plus haute après celle de ministre. Il s’y maintint pendant sept années jusqu’à son éviction en juin 1940 par le nouveau ministre des Affaires étrangères, Paul Reynaud. Resté fidèle à la méthode briandiste des traités, des pactes bilatéraux ou multilatéraux, formé à une diplomatie classique, il n’avait pas pris la mesure des provocations de Hitler. Il était loin d’être le seul en ce cas. Par surcroît, sa longévité remarquable à un poste craint et envié avait eu comme contre effet de le rendre responsable de l’échec dramatique de la résistance diplomatique. À l’intérieur du Quai d’Orsay, l’opposition entre les pacifistes et les bellicistes s’exacerba devant la menace d’une deuxième guerre mondiale. La présence de Leger à Munich, où il représentait son ministre des Affaires étrangères, Georges Bonnet, lui sera reproché. Après le 15 mai 1940, alors que la route de Paris était ouverte face à une armée française mise en déroute, les services du Quai d’Orsay furent pris de panique. Un remaniement ministériel propulsa Paul Reynaud brièvement au poste de ministre des Affaires étrangères. Ce dernier s’empressa de congédier Alexis Leger, lequel partit la tête haute après avoir refusé en compensation de ce mauvais traitement l’ambassade de Washington.

Commença alors dans l’humiliation et l’oubli un long exil aux États-Unis. Quelques mois après son arrivée à New York, il apprit que le gouvernement de Vichy l’avait déchu de la nationalité française, radié du corps de la légion d’honneur, privé de salaire et d’accès à ses comptes bancaires en France. Or, après une année sombre et stérile, il entendit à nouveau le frémissement d’une voix. Elle l’appelait à reprendre hardiment la plume : Je vous connais, ô monstre ! Nous voici de nouveau face à face. Nous reprenons ce long débat où nous l’avions laissé. (« Exil III »)

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Entre 1941 et 1944, il composa quatre poèmes intenses et graves, réunis en un recueil intitulé Exil. Il se retenait d’y pleurer la brutalité de son congédiement, l’éloignement de ses maîtresses et le deuil définitif de son île natale. Puisqu’il se trouvait maintenant dans le Nouveau Monde, il voulait faire face à la réalité nouvelle :

          « O vestiges, ô prémisses », dit l’Étranger parmi les sables, « toute chose au monde m’est nouvelle !… » Et la naissance de son chant ne lui est pas moins étrangère.

(« Exil II »)

Que l’on ne s’étonne pas que le poète cavalier d’Anabase soit descendu de sa monture, ait renoncé à galoper dans le désert, à conquérir de nouveaux espaces et à humer l’air de la mer. À Washington, où il habite définitivement, il n’a ni la possibilité ni les moyens financiers de pratiquer l’équitation. Encore moins d’avoir un cheval à lui avec lequel dialoguer. Pour l’instant, feuilletant et annotant les guides de voyage, il nourrit le rêve de quitter sa maison de ville, de traverser les vastes plaines du Middle West, de découvrir les reliefs légendaires du Colorado et de l’Arizona, voire de retrouver en Floride la faune et la végétation tropicales de son enfance.

Au printemps 1945, renonçant à rentrer en France, il se lança effectivement dans un grand voyage en direction de l’extrême Ouest américain, tournant ainsi volontairement le dos à l’Europe secouée par le séisme de la seconde guerre mondiale. Vents est le titre de ce grand poème issu de cette nouvelle aventure. Certes sa dynamique n’est plus celle de la galopade mais d’une irruption de vents cycloniques, tels que Saint-John Perse en a connus dans sa Guadeloupe natale. Sous le regard émerveillé et impressionné d’un narrateur, double du poète, elles balaient sur leur passage toutes les traces d’un passé mort qui fait écran à la vie biologique et spirituelle : monuments et commémorations, archives et bibliothèques : S’en aller ! S’en aller Parole de vivant !

Cependant, à trois moments très espacés du poème, l’univers du cheval entre en scène. Dans le premier Chant, le narrateur accueille les vents et se met en disposition de les accompagner dans leur action de purification du monde. Il convoque alors les rituels magiques des sociétés archaïques et parmi ceux-ci les sacrifices animaux, persuadé comme les Celtes de la divinité des chevaux :

          Et par là-bas mûrissent en Ouest les purs ferments d’une ombre prénatale- fraîcheur et gage de fraîcheur,
          Et tout cela qu’un homme entend aux approches du soir, et dans les grandes cérémonies majeures où coule le sang d’un cheval noir…jusqu’à la fin.

                                                                      (Vents I 7)

De paysage fabuleux en événement extraordinaire, de chant en chant, le narrateur avance à la vitesse d’un athlète. Or, au Chant III, le poème se relie à la tradition épique des grandes conquêtes collectives. Dans une strophe de toute beauté, il se remémore la détermination des pionniers de la conquête de l’Amérique. Certes le récit tient de la légende plus que de l’Histoire, à l’instar des westerns dont Saint-John Perse raffolait. Ces conquérants sont d’abord aux yeux du poète des cavaliers expérimentés, ensuite des explorateurs de sites naturels inconnus et surtout des contemplateurs de la beauté d’un monde en cours de gestation :

          Des hommes dans le temps ont eu cette façon de tenir face au vent […] Les Cavaliers sous le morion, greffés à leur monture, montaient, au grincement du cuir, parmi les ronces d’autre race…La barbe sur l’épaule et l’arme de profil, ils s’arrêtaient parfois à mesurer, sur les gradins de pierre, la haute crue de terres en plein ciel succédant derrière eux à la montée des eaux. Ou bien, la tête haute, entourés de moraines, ils éprouvaient de l’œil et de la voix l’impasse silencieuse, à fond de cirque, comme aux visions grandioses du dormeur l’immense mur de pierre, à fond d’abîme, scellé d’un mufle de stupeur et d’un anneau de bronze noir.

                                                                      (Vents III 1)

Entre les trois occurrences du cheval dans Vents, la dernière est la plus émouvante. Le dieu, dont le narrateur a cherché à provoquer la révélation tout au long de sa traversée haletante du continent américain, reste imperturbablement muet. Ne voulant pas rester sur cet échec à la fois humain et poétique, le narrateur se replie sur l’intimité d’un souvenir tenace, la sensualité érotique du parfum des sellerie. Après la tension physique et morale des pages précédentes, après la violence des chevaux noirs baignés dans leur sang, après l’enthousiasme viril des cavaliers, que de douceur dans cette rêverie de jeunes amazones en selle !

          Il nous suffit ce soir du front contre la selle, à l’heure brève de la sangle […] Mais quoi ! n’est-il rien d’autre, n’est-il rien d’autre que d’humain ? Et ce parfum de sellerie lui-même, et cette poudre alezane qu’un songe, chaque nuit,
          Sur son visage encore promène la main du Cavalier, ne sauraient-ils en nous éveiller d’autre songe
          Que votre fauve image d’amazones, tendres compagnes de nos courses imprégnant de vos corps la laine des jodhpurs ?

                                                                      (Vents IV 1)

Fallait-il que ce parfum de sellerie, d’origine antillaise, soit tenace dans la mémoire affective du poète pour que dans Chronique IV, le dernier de ses grands poèmes, il résiste avec quelques autres sensations fortes au grand nettoyage auquel le poète à plusieurs reprises dans son œuvre a procédé, celui de l’enracinement dans une terre, dans une généalogie et une maison :

          « Nous n’étions pas dans le bois de luthier de l’épinette ou de la harpe ; ni dans le col de cygne des grands meubles lustrés, couleur de vin d’épices. […]
          « Mais dans l’écale de tortue géante encore malodorante, et dans le linge des servantes, et dans la cire des selleries où s’égare la guêpe.

***

À la question posée : « Pourquoi écrivez-vous ? », la réponse du Poète fut plus étonnante qu’il y paraît : Pour mieux vivre. Réponse concise et allusive et, pourtant, d’une immense sagesse. Que l’on ne compte pas sur lui pour avouer les traumatismes de son existence, encore moins pour les aggraver. Célébrer la vie et le vivant dans toutes choses aura été sa quête et son combat.

C’est ainsi que le cheval, associé à son enfance et à sa mère, appartient à l’intimité féminine et heureuse de son monde d’avant. Une fois devenu jeune homme, cette féminité acquerra une dimension érotique. Le parfum de la selle et de la sellerie en seront les vecteurs délectables. Grâce au cheval et avec lui, l’homme Alexis Leger réussissait ainsi non sans mal à dominer son anxiété d’hypercondriaque, à habiter mieux son corps.

Quant au poète, il avait fait de l’équitation le modèle de la posture poétique : prendre de la hauteur, contrôler son pas, aller de l’avant en direction de ce grand éclat de mer et, à chaque étape, découvrir les merveilles de la terre et des hommes qui la peuplent. Autant de rêveries qui, à partir d’Anabase l’ont porté et qui ont résisté à la rupture de l’exil américain. C’est alors que partenaire des conquérants du Nouveau Monde, Saint-John Perse en compagnie d’un cheval, réel ou rêvé, habitait mieux le monde.

Henriette Levillain
Professeur émérite Paris-Sorbonne

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] Œuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, [1972] 1982.

[2] Au tournant du XIXè siècle, l’automobile et les engins motorisés n’ont pas encore été introduits aux Antilles. En métropole, ils ne le seront qu’à partir des années 1910, et réservés à une élite fortunée.

[3] Daté de 1908 et signé Saintleger Leger, ce court poème de quatre strophes parut pour la première fois en 1910 dans La Nouvelle Revue française. Dans l’ordre des rédactions successives, Images à Crusoé l’avait précédé. Cependant, lors de la publication définitive du recueil Éloges chez Gallimard en 1925, le poète décida de placer « Écrit sur la Porte » en premier.

[4] OC, p. 34.

[5] Pierre Guerre, Portrait de Saint-John Perse, textes établis et présentés par Roger Little, Sud, 1989, p. 197-198.

[6] Cf. Le riche fonds d’archives photographiques conservées à la Fondation Saint-John Perse d’Aix-en-Provence.

[7] Jean-Louis Cluse, Notice « Cheval » dans Dictionnaire Saint-John Perse, direction d’H. Levillain et C. Mayaux, Honoré Champion, 2019, p. 404-406.

[8] « Petite remontée dans un nom-titre », Microlectures, Seuil, 1979, p. 202.

[9] A. Malraux, Œuvres complètes, VI, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 2010, p. 486.

[10] Anabase, Chant III, OC, p. 93.

[11] Lettres à l’Étrangère, éd. M. Berne, Gallimard, 1987, p. 138-139.

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