Notes sur mon voyage en Mongolie Orientale
Pékin-Ourga
10 mai-20 mai 1920
Voyage de la « Tête de Cheval »
Jean Augustin Bussière

Avec annotations complémentaires

Introduction
Jean-Louis Bussière

Présentation du texte Quelques rappels. Principes de l’édition
Claude Thiébaut
Documents annexes

 

Notes sur mon voyage en Mongolie Orientale
Pékin-Ourga
10 mai-20 mai 1920
Voyage de la « Tête de Cheval »

[feuillet 1, recto, p. 1]

Promoteur et grand animateur : Gustave-Charles Toussaint[2]
          Juge Consulaire et Conseiller juridique de la Légation de France
          Magistrat Colonial, Procureur Général en Indo-Chine
          Le « Grand Caravanier », Délégué français à la Commission
          de l’Extraterritorialité, Président de Cour d’Appel Honoraire.

Membres du voyage :
Henri Picard-Destelan, Directeur Général des Postes chinoises[3].
          Alexis Léger, Secrétaire d’Ambassade.
          Jean A. Bussière, Médecin de la Légation de France en Chine.

Itinéraire et moyen de transport :
          Pékin-Kalgan en chemin de fer et retour[4].
          Kalgan-Ourga en automobile Buick et retour[5].

Calculs de distances (?) : 2142 – 1226 = 916 ; 1626 – 1067 = 559
Autres nombres : 40,6 ; 339,40

Mentions littérales : « Tchuérin », « Ourga », « Bogdo Kouren, le Saint monastère », « Oudé », « Tchuérin », « Ourga la Sainte » (Carnet 1920, p. 21)

[Lundi 10 mai 1920]

Départ de Pékin. Gare de Si-che-men[6]. À 7 h 15 du matin quitté la maison. Départ du train de Mongolie 8 h 35.

Gare de Si-che-men, Pékin, ancien batiment, état actuel

Nankéou[7], la gare 10 h.

La gare de Nankéou, in Jing-Zhang lu gong cuo yin., 1909[8]

Les passes[9]. Entrée par un cône d’alluvions rocailleux avec médiocres lopins de terre cultivés entre des murs de pierres sèches. Arbres rares, aspect aride, raviné avec murailles en mauvais état et tours de garde ruineuses[10]. Le train suit un thalveg[11] encaissé et tortueux où les vergers, les champs en terrasses s’étagent sur les pentes et bordent une sorte de couloir d’avalanche, une route d’Asie coupée de rochers, de galets, s’insinuant entre une rivière à eau courante claire[12] et les pentes de plus en plus vertes où paissent des troupeaux de bovins, de mules, de chevaux, de chèvres et de moutons[13]. Les arbres se font plus nombreux : saules « mentéou » (à tête de brioche[14]), trembles, plaqueminiers[15] et abricotiers. Dans ces [feuillet 1, verso, p. 2] champs suspendus ou bordant la rivière, des noyers, des châtaigniers. Vers le milieu de la passe, une vaste enceinte avec des éléments de la Grande Muraille, crénelée, avec bastions. La route s’y engage par une porte monumentale…[16]

« Muraille crénelée »
Dessin de J. A. Bussière, Carnet 1920, p. 1

Cloche à terre dans un champ auprès d’un temple ruiné. Stèles et autels d’offrande de vieux tombeaux[17] en bordure de la piste[18] des caravanes de la Haute-Asie.

La voie ferrée suit les pentes Est du long couloir de la passe et s’engage dans un vaste fort d’arrêt[19]. Il s’appuie sur les deux côtés de la gorge. La muraille escalade par escaliers à 70° cette invraisemblable fortification que traversent la piste caravanière et le torrent.

Double muraille et fort d’arrêt
Dessin de J. A. Bussière, Carnet 1920, p. 2

   
Tour et muraille à 70°
Dessin de J. A. Bussière (Carnet 1920, p. 3) et p
hoto extraite du film Kalgan, April 1928

Les vignes vierges s’accrochent aux vieilles murailles et décorent les créneaux, habillent les bastions[19-1]. Dans les champs et sur les pentes s’enracinent des noyers, des chênes et des ormes[20]. Au bord de l’eau de grands peupliers dont le feuillage fait un bruit rafraîchissant. Des caravanes d’ânes et de chameaux se croisent dans ce couloir bordé d’iris bleus en fleurs. Les murs sont d’un granit rose tendre ou de grosses briques. Une pagode[21] sous l’ombrage d’un vieux sophora[22] branchu et creux (huai chou), peut-être millénaire, porte une inscription lapidaire, peut-être dédiée au génie de la petite source où s’abreuvent les passants, hommes et bêtes. Non loin un bastion à trois étages barre la vallée. Il s’ouvre à la base pour laisser passer la route[23] sous une voûte sculptée du style classique chinois nordique, fermée autrefois sans doute par de massifs vantaux cuirassés de fer et cloutés. Un premier étage de 4 petites fenêtres en plein cintre étonne un peu, mais l’étage au-dessus montre 4 fenêtres du type habituel aux tours tibétaines et tartares, portant la haute terrasse à créneaux[24] derrière lesquels se tenaient arbalétriers et archers de garde.

De pentes en rebroussis[25] le train, tiré et poussé en tête et en queue par deux locomotives de montagne, à boggies de hauteur inégale pour que les tubes du foyer restent constamment horizontaux, s’arrête haletant à la station de Tsing-Lung-Kiao[26] (Pont du Dragon Bleu) où descendent les touristes qui vont visiter la Grande Muraille à la Passe de Pa-ta-ling[27] que la voie franchit en tunnel[28].

   
La Grande Muraille à Badaling, un jour de fermeture du site et un jour ordinaire (photos récentes)

Le train débouche dans la haute vallée du Houn-Hu[29].

Gare de Xibozi (Bussière écrit ici « Si-po-tze » et dans son Carnet 1920 : « Hsi po tzu », 西拨子 (p. 3) en construction.
Photo de 1909, in Jing-Zhang lu gong cuo yin, op. cit.

L’horizon s’élargit à Si-po-tze, première station en dehors de la Grande Muraille[30]. Celle-ci borde au loin vers le Sud les versants verdoyants mais sans arbres[31], montant et descendant les accidents de terrain comme un serpent annelé dont on ne distingue tête ou queue et dont les bastions marqueraient les anneaux.

[feuillet 2, recto, p. 3]

Battue des grands vents[31-1] de la mousson hivernale, la pente que la voie descend est une vaste garrigue coupée de ravins au-delà de laquelle, bouchant l’horizon vers le N[ord], est une longue sierra[32] déchiquetée. À l’Est un fort détaché[33] que traverse la piste caravanière enclot quelques vieux arbres, des yamens[34] et des temples. Des lits de torrents à sec sont franchis et avec eux près de leurs cônes d’alluvion, on débouche dans la vaste plaine de Kang-Tchuang[35].

Gare de Kangzhuangzhen (espaces techniques)
Photo de 1909, in Jing-Zhang lu gong cuo yin, op. cit.

À cette grande gare nous changeons de genre de traction[36]. Voici la haute plaine fertile avec rizières, saules (men-téou-liou[37]), vignes et vergers. C’est une ville murée[38] qui fait le pendant de Nankéou avec une halle de machines et ses magasins. J’y avais fait installer un lazaret pendant l’épidémie de peste de 1918. Nous voici dans la zone des marches militaires chinoises[39].

« Belle muraille en dentelle »
Dessin de J. A. Bussière, Carnet 1920, p. 4

La gare suivante est Houei-Pei[40] avec sa belle muraille en dentelle se profilant dans un ciel d’une pureté éclatante, ses tours de portes et d’angles aux toits relevés hérissés de têtes de dragons cornus classiques et en bon état. Et cette plaine sans arbres, caillouteuse comme un vaste lit d’une rivière vagabonde aux crues indomptables, est franchie par une chaleur de + 30[41], pour atteindre Tou-mou[42], ville forte aux murs d’une patine admirable, bien conservés par places et à d’autres ruinés, dépouillés de leurs briques, avec l’allure de tatas sénégalais[43]. L’illusion devient presque une réalité quand la ligne traverse une région de dunes africaines réellement désertique pour déboucher à Siao-houa-yuan[44] dans une riante vallée entre des montagnes arides d’où l’on extrait du charbon et du minerai de fer.

« Dunes africaines »
(dessin de J. A. Bussière. Carnet 1920, p. 10, et photo récente)

Dans une atmosphère claire mais très chaude malgré l’altitude, c’est Kalgan, dont on ne voit guère que les faubourgs[45] et qu’on quitte en auto Buick découverte[46] à 16 heures[47], montant par une mauvaise piste[48] de terrasses en terrasses de terres argileuses rouges et blanches jusqu’à la passe de Hanaba[49] [?] où la grande muraille extérieure qui n’est ici qu’une levée de terre borde le plateau mongol vers l’altitude 1 000 m.

Passe de Hanopa
Photo de Beatrix Bulrode, A Tour in Mongolia, Londres, 1920

Au milieu d’une steppe de terre noire, aux champs sans arbres, des colons chinois labourent avec des chevaux[50].

Après nous être embourbés à plusieurs reprises, nous arrivons à 6 h 45 [18 h 45] à la première étape mongole, à Tchang Peh Hsien[51].

Tampon de ChangPehHsien (Carnet 1920, p. 5)

Entre une levée de terre quadrangulaire des maisons de terre nouvellement construites[52], clairsemées le long de rues coupant N[ord]-S[ud] et E[st]-O[uest] l’enceinte en quartiers où sont aussi un yamen quelconque, un bureau de poste aussi quelconque et des auberges[53]. Nous voyageons à 4 autos Buick avec une princesse mongole âgée, en costume de bonzesse revenant d’un pèlerinage à l’Ou tai chan[54]. C’est la mère du Prince du grand Clan Djassak, le Djassaktan Khan[55].

 [feuillet 2, verso, p. 4]

Cette vieille dame est entourée de policiers en uniforme dans leur costume mongol à bonnet pointu orné de fourrure relevée. Ce bonnet trop petit pour la tête est porté de côté (costume à décrire).

Mardi 11 mai 1920


Yourte
Dessin de J. A. Bussière (Carnet 1920, p. 7) et photo récente

Cavaliers mongols (description du cavalier et du cheval[62]). Femmes et enfants du Tchahar[63]. Costumes et coiffures à décrire.

   
Coiffures de femmes
Dessins et photo de J. A. Bussière
(Carnet 1920[64], p. 52 et 55, et collection Fondation SJP)

9 h 30 – Déjeuné à Cha pa sse[65] [?] où il y a un dépôt d’essence.

Départ à 10 h 30 passé le Hong-Chan[66], la montagne rouge.

Arrivé à Ping-Siang[67] à 15 h 30. Poste télégraphique et dépôt d’essence. Logé au Télégraphe. Croisé en route de nombreux troupeaux de moutons, béliers bien encornés[68], espèce à grosse queue comme en Perse[69], troupeaux de chameaux[70]. En hiver, quand il y a de la neige, parfois 2 à 3 pieds, seuls ces animaux peuvent faire de longs voyages, étant plus résistants au froid et à la marche que les chevaux… Fait la sieste sur la montagne voisine où j’ai ramassé des agates et des cornalines jusqu’au sommet[71]. On y fait un immense tour d’horizon : sans aucun arbre, de l’herbe seulement. Les arbres dit-on ne résisteraient pas[72] aux vents violents de la mousson hivernale. Rien que des ajoncs nains, des graminées, de petites primevères et de petits iris bleus en fleur, par de grandes touffes comme en Perse. La route a été très bonne, lacis de pistes formant un réseau infiniment varié de largeur en s’anastomosant[73] comme certains dessins de Picasso[74]. La piste est claire, rouge ou rose ou blanche suivant le terrain et toujours bordée de banquettes[75] minces ou larges d’un gazon bien vert émaillé de fleurs. C’est comme un lacis veineux d’une fantaisie et d’une grâce de lignes charmantes. Aucune monotonie, l’œil suit ce réseau de dentelle admirable sans fin avec enchantement et l’on voit bien que la nature ici dépasse l’art en imprévu Il a fallu sur des millénaires la lente coulée des files de ces bêtes bactriennes[76] aux pieds feutrés et élastiques pour fouler si artistiquement la steppe de leur pas nonchalant, endormi et patient créant ce lavis[77] d’une indicible beauté, tissant la fronce indéfiniment variée et qui se [feuillet 3, recto, p. 5] déroule au-dessous de nous comme une moire chatoyante, interminablement. Le désert de Gobi, la mer des herbes[78] est au printemps sur de vastes étendues un tapis de fleurs sauvages dans tout leur éclat. On dit, non sans quelque apparence de raison, que les tapis d’Orient, ceux de Perse en particulier, doivent la variété de leurs teintes, l’assemblage de leurs dessins et les coloris si particuliers qui en font la valeur, à l’inspiration qu’à travers les âges, les hommes du désert ont tiré du spectacle de la steppe au printemps. Toute la Haute-Asie se présente en contraste. On en retrouve la notation jusque dans Xénophon[79]. Il y a contraste dans le temps et dans l’espace, ce que Saint-John Perse a bien exprimé : « L’Été, plus vaste que l’Empire suspend aux tables de l’espace plusieurs étages de climats[80] ». Le printemps au Gobi est comme le sourire d’une femme laide, positivement irrésistible. Je n’ai rien connu de plus émouvant que cet effort de la plante au désert, herbe, arbrisseau ou arbre, pour avoir son heure de joie et pour s’épanouir. C’est un enchantement. L’herbe surgit avec une sorte de violence du sol aride, d’avoir l’espace, l’air et le soleil lui assurant une plénitude brève de croissance et d’éclatantes couleurs[81]. Le tapis naturel d’iris au Tchabar[82], les colonies roses et blanches de … ? … à Tuérin, les hautes vallées du Farsistan[83] avec leurs bâtons de Jacob[84], les roses trémières, les landes de phlox[85] en Sibérie et les hautes bruyères roses du plateau de Millevaches[86] sont les inoubliables souvenirs parmi tous ceux que je chéris sur la face de la terre. L’effort tenace, magnifique, de l’arbre au désert, au bord de la mer, à la montagne en est une autre expression et le seul rencontré au cours de ce voyage évoque encore des vers dont l’auteur m’est inconnu :

« De tout son bois vivace, incliné vers la cime
Pour, ou contre les Dieux, ramer l’arbre unanime[87] ».

Elle est marquée souvent d’autres visions moins charmantes. La route est très bonne sur une piste gazonnée et fleurie. Il y a deux choses dont le destin est d’avoir courte vie : au S[ud] les fleurs, la neige, au N[ord] de la muraille, les fleurs. L’hiver ces solitudes doivent être terribles. De tous côtés sont les carcasses blanchies d’animaux tombés en route avant l’étape. Elles disent combien éphémère et précaire est la vie brillante de la prairie que nous traversons et ce que doit y être l’existence durant les longs mois froids du plateau. Le paysage est vaste, monotone comme la mer dont il a même la surface mouvante mais figée. Des collines basses, arrondies en lignes souples sans rien de heurté, circonscrivent des cuvettes[88] où se posent, clairsemées, les yourtes. Tout est en lignes sinueuses comme un océan doucement agité. Les lointains sont d’un mauve lilas délicat fondu en gris bleu pastel très pâle[89]. Des zones d’un rouge vineux comme un tapis de Boukhara[90], argile ou latérite[91], montrent que la nature du terrain varie parfois. La steppe va se changer en vrai désert à mesure que nous montons vers le N[ord]. Rehaut[92] dû à une plus haute latitude ou à l’absence de pluie, le gazon est moins serré et le sol, terre nue, apparaît, les touffes d’herbe s’espacent et sont jaunes et ce sont de hautes graminées désséchées qui reverdissent sous la pluie de mousson. Les montagnes sont striées obliquement de roches de quartzite[93] blanche sur un fond de grès rouge[94].

La terre rouge Teilhard[95].

C’est la solitude, le grand silence, le vide dans un air léger, lumineux, fluide et frais. La piste décrit [feuillet 3, verso, p. 6] de longues courbes entre les croupes molles et le paysage qui varie peu, riche cependant, point monotone. Un couple de loups s’éloigne au petit trot en trottinant obliquement la tête vers les autres, sans hâte[96]. De plus près dans les dépressions où le sol est humide, où l’herbe dissimule peut-être l’eau, des hérons gris dressent leurs têtes vers nous en une attitude pleine de grâce inquiète, prêts à prendre vol. Le sol n’est plus cultivé depuis une centaine de kilomètres au moins. Il est bosselé par places de taupinières, déblais de trous de gerboises[97] et autres rongeurs qui se terrent au passage de la bruyante caravane.

L’arrivée du Petit Hsu[98], le fameux général, nous fait déménager de notre installation au Poste télégraphique. Le militaire est un des maîtres de l’heure en Chine du N[ord].

[Mercredi 12 mai 1920]

Nous partons à 6 h par un matin frais, un peu nuageux, la mousson d’été charriant des alti-cumulus comme des grosses bottes d’ouate dans un ciel d’un bleu intense.

La route nous amène dans une vaste dépression et sur notre gauche, vers le N[ord]-W[est] un arbre solitaire[99], le seul que nous rencontrions en 3 jours de route au Gobi. Des pistes se croisent dans cette plaine. À l’horizon sur une pente dénudée[100] tournée vers le Sud la grande lamaserie[101] d’Altoun-Soumé[102] (le Temple d’Or) dont la haute silhouette tibétaine dresse la tour de la loi à son faîte dans la steppe rayée de bleu, blanc, rouge. Autour du temple principal qui est au centre et regarde le Sud, des crêtes palissadées avec des yourtes au centre[103].

La piste[104] s’engage dans un chemin creux en descendant vers une nappe d’eau douce[105] de 200 m de long dans une dépression dont les parois sont de pierre noire d’aspect basaltique, mais dont je n’ai pu vérifier exactement la nature. Il semble que ce soit un fond d’ancien cratère.

Vers 10 h, nous voyons un beau halo solaire avec parhélie[106] au Nord. L’anneau central a les couleurs de l’arc-en-ciel. Le cercle parhélique est incolore ou très faiblement coloré. Le temps est nuageux, alto-nimbus arrivant du N[ord] au col.

« Halo solaire avec parhélie » (« soleil », « halo non coloré », « halo arc-en-ciel »)
Dessin de J. A. Bussière, Carnet 1920, p. 12

Un obo est dépassé, le premier du voyage[107] (description) d’un point de la route d’où on peut voir et qui est également vu de la lamaserie proche. Il est fait d’un gros amas de pierres entassées sans ordre[108], en une sorte de cône au centre duquel sont plantées une perche principale et quelques autres plus petites auxquelles sont attachées des drapeaux de prières. Il y a aussi des cornes d’animaux et sur les étoffes des inscriptions mongoles ou tibétaines[109].

   
Obos
Photos J. A. Bussière, collection Fondation SJP
Autres photos d’obos dans le catalogue Voyager en Mongolie en 1920, Aix-en-Provence : Fondations SJP, 2019.

Quittant le grand plateau granitique avec roches apparentes arrondies qui suggèrent (sous toutes réserves) une moraine de glacier (??) improbable dans cette partie du monde[110], la route descend dans une cuvette très longue, au sol rouge, peut-être fertile, mais inculte. On y voit les seuls arbres du Gobi, des ormes (?) (yushu[111]) au nombre de 4 ou 5 et dispersés.

La lamaserie Tsi (ou Chi) Li Tsaghan Obo Soumé[112], qui nous a donné une vision si étrangement différente des temples bouddhiques préchinois est importante. La caravane automobile du Petit Hsu nous y a précédé de quelques heures et vient de partir, brûlant les étapes.

Une foule étrange d’hommes en robes rouges lamaïques et têtes nues rasées, nous attend, silencieux, impressionnants. Un monde nouveau un peu inquiétant. Les faces sont bestiales, laides uniformément. Il y a des petits lamas[113], des grands, tout ce monde se pressant curieux, sans gêne, sans gestes, si étrange que la pensée m’est venue d’un Brobdingnab gullivérien[114] pas très rassurant. Cependant on nous fait place. On nous donne une yourte à l’Est du temple. Notre cuisine sera à l’Ouest près de la yourte d’un bonze chargé d’accueillir les étrangers.

Plan du site
Au centre, le temple ; à l’Est (à droite) : la yourte des voyageurs, une autre yourte avec cheminée ; à l’Ouest (à gauche), la cuisine et la yourte d’un bonze
Dessin de J. A. Bussière, Carnet 1920, p. 11

Nous visitons le temple où parmi d’autres statues est celle de la Lhamo[115], chevauchant une bête harnachée et bridée de serpents et de têtes de morts, avec pour tapis de selle la peau de son fils unique qu’elle a égorgé[116]. Cette imagerie d’un genre fort peu sulpicien[117] est banale ici, en Asie centrale, au désert et dans ce milieu. Elle produit une impression de gêne vaguement terrifiante qu’elle ne donne pas aux temples de Pékin. Ici, vu dans son cadre vrai, au milieu de ce peuple étrange, de cette foule de plusieurs centaines de lamas aux faces de Huns[118] primitifs et rudes, on réalise combien le lamaïsme est loin de la religion que prêchait sous l’arbre de la Boddhi[119] le doux prieur Gautama[120].

   
Deux représentations de Palden Lhamo

Après une halte de 2 h, départ en vitesse par une route qui laisse à l’Ouest la ligne télégraphique, monte sur un plateau où un obo marque la piste, blanc et qui donne son nom à la lamaserie[121]. En quittant la lamaserie Tsaghan Obo Soumé, les chauffeurs veulent éviter une route qu’on dit impraticable aujourd’hui à cause d’un gros orage avec pluie. La nouvelle piste nous dérive vers l’Est[122]. Ce sont, après le plateau, des collines basses couleur d’ocre rouge comme les robes des lamas, à travers lesquelles nous descendons en larges courbes vers le Gobi, [feuillet 4, recto, p. 7] le Gobi, la Cuvette, une immense étendue plate[123] comme un fond de lac desséché, précédé de dunes sur lesquelles poussent des touffes d’herbe désertique comme le long d’un littoral. Nous avons eu un grain[124] au départ, sur le plateau de l’Obo blanc en descendant vers le Gobi. La piste est nette comme la route d’un parc, d’un blanc pur avec ses graviers de quartzite. Avant nous, nous devançant de peu, a passé la caravane d’autos du Petit Hsu[125]. Les roues ont laissé sur cette arène de fines traces rouges, le sol apparaissant sous la couche de gravier blanc. Ces traînées de sang sont comme des rails dans une gare. Puis c’est une étrange surprise lorsque nous approchons, au fond de la Cuvette, de la ligne des dunes parsemées de touffes d’une espèce d’alfa qui borde cette dépression à l’altitude 500[126]. Les gros nuages du grain ont fui vers l’Ouest. Les montagnes et les nuages y sont d’un bleu ultramarin mauve très pur. Sur ce fond couleur de mer[127] se profilent les sables et leur végétation herbacée clairsemée comme sur un rivage. Au-delà cela semble une mer bleue, calme, au-dessus de laquelle, ô surprise ! s’ébattent des vols de mouettes blanches[128]. Nous en restons ébahis, nous arrêtons un peu malgré lui le chauffeur pour bien voir cette sorte de mirage[129] en plein continent asiatique, dans l’hallucination : les dunes, la mer, les mouettes, alors que la mer la plus proche est à presque 2 000 kilomètres ! Les dunes, rien d’étonnant dans un désert, mais des mouettes blanches, hôtes habituels du littoral marin. Or il a été raconté par plusieurs voyageurs[130] que ces oiseaux durant la saison des pluies remontent les grands fleuves de l’Est-Asie et vont jusqu’au désert, vers les lacs du Balkhach[131]. Ils ont été rencontrés très loin dans le Gobi oriental. Si bien qu’en somme ce surprenant paysage ne fut que partiellement illusoire. Un seul de ces éléments était phantasmagorique ou irréel : la mer.

(voir Teilhard)

Pourtant cette verte cuvette qui s’étend en latitude du … à … et en longitude E[st] de Greenwich du … à … fut peut-être à certains âges géologiques lointains une mer intérieure, le pendant oriental de la mer d’Aral. À des périodes plus récentes, au Lop Nur[132] et de nos jours encore, sur le vaste fond desséché et pierreux, il doit y avoir aux pluies estivales de la mousson S[ud]-E[st] asiatique, des lagons où comme en Sénégambie[133] pullule une faune précaire peut-être reviviscente comme le poisson de vase des marigots du Ferlo Boudou qui en saison sèche vit dans une coque d’argile d’où il sort comme un poulet de l’œuf à la saison des pluies. Ces régions du Gobi oriental sont encore très peu connues et bien peu de voyageurs se sont écartés des grandes pistes en direction générale N[ord]-S[ud]. Je n’en connais pas qui en aient fait une étude systématique.

[feuillet 4, verso, p. 8]

Ce « lac » se nomme Yuling Trolo-Ébé[134] [?]. Son fond est de sable et graviers. On y trouve les plantes des fonds humides. La lamaserie de Horto Soumé[135] [?] est à 3 km.

Nous y parvenons après une rapide traversée de la plaine vers 11 h 30 et formons le camp en face du temple, principal édifice autour duquel sans ordre sont une demi-douzaine d’enceintes palissadées au milieu desquelles on trouve une ou plusieurs yourtes. Le temple est une construction à la chinoise, mais d’allure tibétaine sans grand intérêt. Nous y faisons une courte visite en attendant le déjeuner.

Le départ a lieu à 13 h 15.

[feuillet 5, recto, p. 9]

C’est dans une vaste plaine où sont dispersées sans ordre des dizaines de yourtes[136] que nous arrivons tardivement à Ouddé[137], dont les bâtiments du Télégraphe sont déjà occupés par les officiels militaires[138]. Nous dinons[139] et couchons dans une yourte assez confortable mais non sans avoir abondamment saupoudré les feutres[139-1] et les sacs de couchage de poudre de pyrèthre[140] et de camphre. Nous nous passons les « pochons » de ces préservatifs bien précieux contre les vermines affamées de sang étranger tout neuf et pas immunisé.

[Jeudi 13 mai 1920]

Un sommeil sans rêves nous conduit au réveil et après un petit-déjeuner sommaire nous voici à 6 h sur une route dure, montante avec un vent du Nord debout, de la pluie et du froid : 11° centigr., au milieu de rochers granitiques entremêlés de schistes, la direction générale étant sur le flanc de croupes et en travers de vallées. Aspect varié du terrain où l’on voit des quartztites, du sol couleur robe de laine rouge vineux, des herbes desséchées, jaunies. Certaines collines plus élevées ont des roches noires en partie quartzeuses. Ailleurs l’herbe nouvelle est vert tendre sur un fond de terre rouge. La route est blanche, les roues y font un sillon rouge[141]. Dans le lointain, après la pluie qui a cessé, les nuages chassés dans l’Ouest offrent une coloration merveilleuse dans sa variété : fleurs de pêchers vert tendre, gris très doux, blancs rosés sur un fond de nuages bleu marine et de montagnes gris bleu léger. On sent encore cette illusion[142] d’un littoral marin et de l’océan. La descente des dunes mène devant un cours d’eau tranquille que notre chauffeur passe à toute vitesse à un gué entre deux rives d’un sable jaune[143].

Halte à 11 h 30 vers le milieu de la Cuvette à un point d’eau autour duquel campent des caravanes et de chameaux. L’eau est abondante et douce[144]. Ce lieu a nom Saïr-Oussou[145] ce qui signifie en mongol eau douce, eau potable. C’est le point le plus bas que nous ayions passé sur le plateau mongol à environ 500 m. Il y a deux yourtes et un magasin, dépôt d’essence et de ravitaillement[146].

Par un temps idéal, la caravane automobile se met en route à 12 h 45. On roule sur du gravier et une panne survient qui permet de descendre[147], de faire quelques pas le long de la piste en ramassant des agates et des cornalines. Cette piste est belle et large et l’on embrasse un vaste horizon de plaine entourée à longues distances de montagnes. Halte à une yourte de la Cie Li Tan Tcheng[148] puis en route sur un plateau pierreux de granit délité de couleur rose et on passe un obo auquel Toussaint nous invite à porter notre pierre et déposer son offrande[149] en l’espèce d’un toung-tsien[150] dans la sébile placée sous l’image d’une divinité qui peut être une tara[151] verte. Je cueille près de l’obo un iris jaune, espèce plus rare au Gobi que le bleu qui faisait de si vastes jolis tapis au Tchabhar[152].

En route à 6 h 15 (18 h 15), nous avons croisé des caravanes de chameaux allant vers le Sud, des hardes par milliers de la jolie gazelle du désert. Elles partent sur notre droite et traversent la route devant nous à toute allure se dirigeant vers notre gauche à portée de fusil. Mais nous sommes sans armes. Nous avons franchi la Cuvette et grimpé sur sa paroi N[ord] pour arriver sur un plateau de granit rose où la roche perce le sol entre des touffes d’une charmante fleur également rose, de plusieurs teintes, foncée en bouton et claire en pleine éclosion.

Pause à 7 h (19 h) au bord N[ord]-W[est] du plateau de granit rose.

[feuillet 5, verso, p. 10]

La mise en route est pénible ; pannes sur pannes retardent notre avancée. Il est difficile de faire admettre à notre chauffeur, par ailleurs excellent, plein de bon vouloir et d’allant, qu’il serait préférable que nous voyagions en convoi serré[153] au lieu de foncer en tête, comme il le fait, ce qui oblige à des rebroussements, des retours sur la route bien décourageants et causes de retards inutiles.

Mettant à profit une panne dans la Cuvette aux environs de Saïr-Oussou avant l’arrivée au plateau de granit rose, chacun de nous s’égaille, qui vers les plaines, qui vers les petits mouvements de terrain voisins. Je suis un de ceux-là et je reviens émerveillé du vaste tour d’horizon que j’ai fait, plein mes poches d’agates et de cornaline, de fragments de roches. Léger brandit haut sa trouvaille, le crâne[154] d’un gros animal nettoyé à sec par les vautours, les fourmis et blanchi comme une préparation anatomique. C’est dit-il la tête du cheval de Gengis-Khan[155] ! Il y a un sceptique parmi nous. Tollé général contre le béotien[156]. Léger propose de fonder un ordre de chevalerie, l’Ordre de la Tête de cheval. « Ce trophée emblématique ne peut être que la tête du cheval de Gengis-Khan » dit le Président [Toussaint]. Épiloguant sur cette carcasse, l’idée vient à quelqu’un de fonder l’ordre de l’Ordre : Grand-maître, l’inventeur[157] du trophée [Leger] ; Grand chevalier, le Président ; Grand je ne sais quoi, P. D. [Picard-Destelan]. L’aristocrate de la troupe ayant émis des propos sceptiques, insultants, sur la nature de cette pièce historique, et avançant l’hérétique opinion que ce pourrait bien être une tête d’âne sans la mâchoire, il est question de l’exclure à jamais de l’Ordre de la Tête de cheval. Une violente discussion s’engage où les arguments les plus pertinents sont échangés jusqu’à ce qu’enfin, prenant sa grande voix de prétoire, le Président daigne se faire l’avocat défenseur du méprisable termite[158] et déroulant la kyrielle des attendus les plus cocasses, les plus ébouriffants et les plus pertinents, demande l’application de la loi réservée à la peine encourue, l’admission conditionnelle dans l’Ordre de chevalerie hippocéphale en raison du geste méritoire accompli par l’accusé d’avoir déposé pieusement à l’obo une de ses pierres, accroissant ainsi son karma et rachetant le crime d’hétérodoxie hippocéphalique[159].

Ce burlesque intermède vint à point pour nous faire oublier les heures passées dans la solitude désertique, sans l’auto partie en arrière pour les dépannages, sans la provision et avec la perspective d’un dîner « médianoche[160] ».

Ce n’est en effet qu’à 1 h 10 du matin que nous arrivons à Tchuérin (ou Tuérin[161]) à une construction avec un toit, les murs en boue, où logent les soldats d’escorte, où sont les magasins et dépôts d’essence, les autres un peu plus confortables mais de même matériau et une en planches (bois), la station téléphonique où nous installons, après un dîner [feuillet 6, recto, p. 11] sommaire, couchage en vitesse dans nos sacs de fourrure vers les 2 h du matin[162]. Nous assistons un peu avant le couvre-feu à l’arrivée du Général Hsu tardive et c’est un curieux spectacle que la course, tous phares allumés, du groupe d’autos du fond de l’horizon zigzagant dans la nuit[163].

Après un dîner sommaire…
Les voyageurs, par précaution avaient emporté de quoi faire face,

y compris les apéritifs (feuillet trouvé dans le Carnet 1920)

[Vendredi] 14 mai 1920

Une des voitures du Général Hsu étant restée en panne, on envoie nos autos et nos chauffeurs à son secours[164] et c’est nous qui sommes en panne. J’ai écrit « C’est idiot » dans mon carnet, ce qui traduit bien notre exaspération[165]. À 25 ans de distance[166], je trouve cela normal. J’en profite pour aller me promener dans les gros rochers granitiques au N[ord] de Tuérin. Ils sont couverts de beaux lichens couleur rouille et jaune. Leurs formes arrondies ou en aiguilles à angles adoucis font à Tchuérin un écran circulaire au N[ord]-O[uest] Je trouve aussi le temps de fixer dans mes notes l’impression laissée par les paysages de l’étape faite la veille. J’y lis l’ampleur des lignes du paysage, les courbes gracieuses des croupes et des pentes aux contours adoucis, la majestueuse étendue des plaines désertiques et l’étrange grandeur de la face de la terre, l’impression d’infiniment vieux et d’infiniment étendu. Il s’y ajoute la magie de la couleur et le jeu mouvant des nuages, le tout baigné d’une lumière si fluide, cristalline où les places les plus proches sont reculées et les plus lointaines à toucher de la main. L’éclat de la lumière, l’harmonie générale des lignes et des teintes sont au-dessus de la description et probablement de l’art de peindre[167]. Et c’est avec un émerveillement retrouvé 25 ans après que j’évoque l’incroyable mirage du littoral de l’océan dont hier nous avons été les jouets.

C’est à 8 h du matin que nous nous mettons en route, contournant le cercle de roches granitiques visitées hier en passant à 1 km d’un grand monastère lamaïque[168]. Cinq km plus loin, nous abordons un plateau herbeux et suivons une piste géante, très large de granit rose, une véritable avenue où notre voiture s’avance à plus de 80 km à l’heure sur une distance de plus de 100 km. Une gazelle grise coupe la route à 100 m de nous, plus vite que la machine. Nous effarouchons des couples de hérons gris et voici les petits monticules de terre marquant l’emplacement des terriers de tarbagans[169]. Ces marmottes, dont une épizootie est à l’origine des épidémies humaines de peste pulmonaire, fuient à l’approche du convoi, s’arrêtant au bord de leur terrier pour un clin d’œil de curiosité et ne plongent dans le trou qu’au dernier moment en poussant un petit cri d’alerte pour les autres marmottes[170]. L’horizon est vaste, doucement incliné ou montant, avec des cuvettes où d’innombrables troupeaux de chevaux, de moutons, de ruminants, de chameaux, s’essaiment à notre approche. Les chevaux à longue crinière et queues à poil long, très maigres, sont de toutes robes et ils partent en galops effrénés au bruit de nos moteurs, tous crins aux vents. On pense aux lectures des romans de Boussenard[171] ou Jules Verne, aux manades de mustangs du Far-West américain.

À 11 h, halte à Gourban Tolghan[172], les « Trois têtes » de montagne. Avant le déjeuner qui est tardif, nous partons Léger et moi à la recherche d’un bol de lait de brebis, ayant avisé un grand troupeau auprès du camp. Une vieille Mongole coiffée d’argent mais un peu échevelée, veut bien nous traire du lait de brebis. Elle procède à cette opération en se plaçant à l’arrière de la bête. Le lait gicle tout mousseux dans le bol de bois[172-1]. Nous nous pourléchons déjà les lèvres quand la bête laisse tomber [feuillet 6, verso, p. 12] quelques crottes sans que la vieille s’interrompe de tirer sur les tétines. Elle n’a jamais pu comprendre que nous refusions de goûter à ce breuvage excrémentiel[173].

Quittant le campement et la bergère à 12 h 30 nous retrouvons, un col franchi et passé un grand obo, la belle avenue. Le gravier blanc sur fond rose bordé ici d’anémones violettes.

Le paysage[174] s’anime d’une vie animale plus abondante : les troupeaux de toutes bêtes domestiques, si l’on peut dire de ces bêtes qui ne connaissent ni l’étable, ni l’écurie, ni d’autre fourrage que l’herbe de la steppe. Puis les marmottes, les loups et renards, les oiseaux parmi lesquels de belles grues cendrées[175], les francolins[176] et les perdrix des sables. Dans l’air devenu plus vif les grands rapaces font leur vol plané. Le changement de climat est soudain, radical. Yourtes nombreuses.

Des dépressions voisines révèlent ce qui semble à distance et en vision rapide des tourbières couvertes d’herbe jaunie. D’immenses incendies ont léché l’étendue d’un département français, sur le sol duquel commence à poindre une fine lame verte d’herbe vernale[177]. Nous voici de nouveau au printemps. Si le soleil luit comme au départ de Kalgan, l’air est frais toute la journée mais franchement froid la nuit. Les troupeaux sont de plus en plus nombreux, les chevaux en grand nombre, efflanqués, sauvages, avec leur poil d’hiver[178]. Nous avons changé de climat et de pays. Les rivières charrient une eau claire et abondante. Sur les pentes au N[ord], dans les bas-fonds marécageux, de grandes plaques de glace sont en train de fondre au soleil. Les arbres du Bogdo Oula[179] commencent à poindre sur les sommets au N[ord]-W[est]. Les rives des cours d’eau sont bordées de saules, d’aulnes[180] et de bouleaux. Les Mongols que nous croisons portent le costume kalkhar[181]. Celui des femmes si étranges avec leur coiffure encore plus étrange[182]. Les yourtes sont nombreuses, les manades de beaux chevaux, de bœufs et de chameaux animent le paysage qui perd peu à peu son caractère de solitude désertique. La route descend dans la grande vallée de la Toula, nous franchissons un de ses affluents, la Selbi[183] qui a arrosé Ourga, sur un pont de bois. C’en est fini du désert.

Nous voici proches du but de notre voyage, d’Ourga la Sainte, le Saint Monastère[184]. Croisé un Cosaque russe à cheval. Défilé à distance devant le Camp chinois : sur le versant E[st] de la vallée, 12 pavillons[185] de 8 kiens[186], 2 pavillons pour le commandant et les services et d’autres en construction. Puis, à 2 km 500 c’est la ville chinoise, Maïmatchine, avec quelques jardins, la seule rencontrée depuis Kalgan. Encore une zone vague de 2 km 500 et voici la Concession russe avec ses maisons sibériennes, caractéristiques, en bois et la masse assez importante du Consulat russe[187].

Pavillons (Carnet 1920, p. 29)

Enfin nous voici à destination. Nous logeons au cercle russe où nous accueille le gérant le Commmandant Morawski[188], officier de cavalerie polonais, qui se dépense aimablement pour nous installer dans des chambres assez sommairement meublées mais qui sont du luxe en comparaison avec nos gîtes précédents.

Reproduction d’un plan de Ourga peint par l’artiste Zügder vers 1912-1913 et conservée au palais du Bogdo Khan

[feuillet 7, recto, p. 13]

Dès l’arrivée, en hâte, visite à la ville des Lamas aux vastes places nues et poussiéreuses[189], bornées de tous côtés par des palissades de sapin. Un temple lamaïque en ferme un côté avec ses deux rangées de grands moulins de prière[190], ses planches à prosternation devant lequelles passent ou prie une foule d’hommes et de femmes dans leurs étranges costumes.

La ville est découpée en rectangles ou carrés, que circonscrivent des palissades hautes de 3 m. Des yourtes logis du maître, d’autres moins grandes pour domestiques, magasins et cuisines, de toutes manières la ville mongole n’est qu’un campement resserré. Très peu de maisons de briques ou de torchis. Le Mongol naît toujours et vit sous la tente. On nous dit qu’à l’agonie on le porte en plein air et qu’il meurt au désert[191]. Toutes les habitations sont des cellules de moines. Il y en aurait ici au moins 30 000, des sectes jaunes ou rouges disciple de Padma Sambhava[192] ou de Tsong Kapa[193]. La vision de cette étrange cité semblable à aucune autre, avec ses hauts toits et pinacles, les ornements faîtiers des temples étincelants d’or pur, élevant dans le crépuscule la roue de la loi, les deux biches adorantes et les gros boutons dorés des toitures arrêtant les derniers rayons du soleil couchant, est un inoubliable spectacle, d’une splendeur barbare. Nous errons sans but, ravis et comme en extase, silencieux sur les vastes places que délimitent des chevaux de frise obligeant les cavaliers et les chars de tenir la distance de respect et de mettre pied à terre. Dans cette atmosphère d’un exotisme fou, le tintement des clochettes aux angles des toits, les gongs et crécelles des lamas, le chœur immense et unanime de la prière du soir au fond des temples, le bourdonnement de la cité sur laquelle les fumées de bois montent pour le repas, les cris sauvages des chiens errants[194] se disputant des morceaux de charogne et de débris de boucherie, nous nous taisons pour les entendre emplir le ciel d’une parfaite limpidité, profond et délicatement teinté d’or, de pourpre et de mauve, là-bas, vers le palais du Koutoukto, le Bouddha vivant aveugle[195]. Sur le fond du Bogdo Oula, la forêt de sapins sombres qui se silhouette d’un trait net au-dessus des premières croupes de collines blondes, couleur mastic, comme des dunes, où l’herbe d’hiver sèche n’a pas encore vu pousser ses premières lames vertes.

Nous rentrons au Cercle russe pleins de tant d’impressions nouvelles et étranges que nous ne sentons pas la fatigue de 3 jours de route et de gîtes de fortune. Mais après le dîner substantiel de cuisine russe où le bortsch ukrainien[196] est le plat de résistance et délicieux avec de la crème, l’excitation nerveuse tombe et nous roulons dans l’abîme d’un sommeil sans rêves.

Plan du site
Points cardinaux indiqués : « N », « S », « Est », « Ouest ».
De haut en bas, à droite : « Casernes », « Vallée de la Tela », « Temple chinois », « Hôtel », « Maïmatchine » ; au centre : « Banque Russo-Asiatique / B.R.A.», « Commandement Général Russe », « citadelle chinoise » « Kouren (Bogdo) » ; à gauche) : « palissades », « Place », « Riv[ière] Selbi, affluent de l’Orkhon ; en bas : « Montagne » (feuillet trouvé dans le Carnet 1920)

[feuillet 7, verso, p. 14]
Samedi 15 mai 1920

C’est à l’aube, à 6 h[197], que nous nous éveillons pour prendre un déjeuner confortable. L’animateur enthousiaste, le cher ami Ch. G. T[oussaint], nous conduit sur un plateau désert dans le Sud de la ville de Tolgoït[198].

Dans cette solitude à peine ondulée et qui monte vers une lointaine croupe s’érige un stoupa[199] blanc, unique marque de la présence de l’homme. Cependant, comme nous avançons vers ce monument voici des ossements épars, des crânes humains[200], des cadavres en voie de désintégration à peine dégelés sans doute, que se disputent des oiseaux sinistres, charognards et corbeaux, et des animaux dont les uns fuient à notre approche, renards et peut-être loups, mais surtout chiens à poils longs et à mufle menaçant, aux yeux féroces[201]. Nous évitons de les déranger et fuyons ce spectacle d’horreur[202]. Hélas pour Yorick[203] ! Et nous nous hâtons vers la ville dans la direction d’un beau temple que surmonte un magnifique pinacle d’or étincelant aux feux du matin. Je marche en tête de notre petite troupe, plein de la vision macabre du Tolgoït, m’engage dans une rue bordée de palissades quand au détour d’un de ces blocs un gros chien mongol jaune se jette sur moi en montrant ses horribles crocs[204]. J’avais à la main une trique solide, pieu de chêne coupé en janvier dernier dans une ravissante villa de Si-Ou[205] à Hangchéou[206] ou Tchuérin, je la lève sur lui menaçant en me mettant en garde et lui crie : « Pas encore ! » soulevant un grand éclat de rire chez mes compagnons. C’est le nom qu’ils donneront désormais à l’intrigue héroïque et je la garde encore comme un cher souvenir de deux beaux voyages.

Monastère de Gandan, aujourd’hui Gandantegchinlin qui signifie en tibétain « La grande place de la joie complète »
Photo récente après restauration

Nous arrivons au temple aux toits d’or[207] et sommes admis à visiter. Il est dédié à Avalokiteshvara[208] dont l’énorme statue occupe la place centrale, entouré de grands parasols aux couleurs lamaïques : bleu, jaune, rouge, vert, blanc.

Avalokiteshvara, copie réalisée en 1996 (la statue originale, qui datait de 1911, a été fondue en 1937 par les Soviétiques)
Photo récente

Au dehors, la rangée de moulins à prière et les planches à prosternation[209]. Une jeune fille de peut-être 15 ans, très simplement vêtue d’une longue robe d’une seule pièce, cheveux ramenés en une longue tresse noire qui pend sur son dos, joint les deux mains en haut en regardant vers le temple, puis se penchant en avant se laisse tomber d’une seule pièce sur la planche inclinée à 45°, les paumes à plat et glissant sur la surface que des générations de fidèles ont polie, elle étend, bras en allongé, le front heurtant le bois, son long corps gracile prosterné le front sur le bois[210]. Après un court instant d’arrêt, elle se relève droite et levant sa face très [feuillet 8, recto, p. 15] pure, enfantine et le regard implorant tout illuminé. Indifférente à notre présence, elle prie quelques secondes et recommence sans arrêt pendant peut-être des heures cette pieuse gymnastique avec tant de foi ardente, tant d’élan et de foi mystique que nous nous éloignons discrètement, unanimement émus du spectacle gracieux.

Retour au Cercle par les rues commerçantes où se coudoient des Mongols Khalkhas[211] de tout sexe, de tout âge. Vraisemblablement les Khalkhas dominent, puis les Bouriates[212]. Nous sommes regardés comme des bêtes curieuses et suivis par des bandes de gamins bruyants et importuns. Le long de la Selbi et à tous les coins de tous les espaces vides contre les palissades, ce sont des monceaux d’immondices, de débris de boucherie que des chiens dévorants se disputant entre eux. Sur un tas particulièrement gros et gondolant[213], une lice[214] montrant ses crocs à notre passage allaite 5 petits chiots très affairés, têtant avec avidité, elle debout et eux se dressant de leur mieux, formant un groupe à tenter un artiste animalier, Barye[215] par exemple. Le nombre de chiens errants à Ourga paraît très grand. Il ne doit pas faire bon se risquer sans armes et sans bâton seul dans les rues pendant la nuit[216] et si j’y reviens jamais, ce ne sera pas sans emporter du vaccin antirabique.

 
Portrait de Bogdo Khan par Marzan Sharav (1869-1939), moine et peintre mongol. Carte postale de 1907.
En 1920 les voyageurs n’ont pu le rencontrer.

Une mauvaise nouvelle à notre retour au Cercle : nous ne pourrons pas avoir d’audience du Bouddha vivant[217]. Sa Divinité ne pourrait nous recevoir que sur demande écrite, les délais demanderaient plusieurs jours. Quelques-uns d’entre nous, pris d’un saint zèle dans lequel entre, je me le figure, une forte proportion de curiosité, franchissent le long pont sur la Toula et vont jusqu’à la porte monumentale située en ligne droite de l’autre côté de ce long ouvrage de bois[218]. D’autres s’essaiment en ville.

Je suis à la recherche d’un photographe ou d’un horloger pour faire réparer l’obturateur de mon appareil photographique. On me conduit chez le seul horloger, un Japonais qui, bien que je l’en prie avec insistance, refuse de même regarder l’appareil [feuillet 8, verso, p. 16] disant qu’il n’y connaît rien. Je soupçonne, à voir son installation, que, s’il vend des montres et des pendules, il n’est pas même horloger et à son air, ses manières, ce n’est peut-être qu’un espion. Rien à faire qu’à parcourir le bazar et à m’informer si je puis me procurer le chapeau pointu et les ornements d’argent qui ornent l’étrange coiffure des dames mongoles. Il s’en trouve une qui consent à vendre ces objets, mais ils sont chez elle. Accompagné de l’interprète de la Poste, me voici dans un des enclos palissadés où sont plusieurs yourtes. Dans l’une d’elle je suis introduit. Des hommes y sont en conciliabule et nous les dérangeons évidemment. Un colosse à figure rude se lève, vient vers moi et me pose violemment la main sur l’épaule. L’interprète et la femme expliquent le but de ma visite. L’homme se radoucit quand je le regarde bien en face et assez calmement. On sort d’un coffre les objets. Ils me plaisent. Le prix débattu et fixé, nous les emportons ayant eu l’impression d’être tombés dans un cercle de conspirateurs. Une dernière sortie dans la ville, sur les places, avant la tombée du jour et c’est le même impressionnant spectacle d’une belle fin de jour dans cette cité « Ourga la Sainte, le Saint Monastère » avec ses bruits de trompes, de gongs, de litanies puissantes psalmodiées par des basses profondes, soutenant le soprano des bonzillons, haché des aboiements furieux des féroces molosses mongols se disputant la chienne ou les charognes sur les monceaux d’immondices.

Notre dernier dîner au Cercle russe arrosé de vodka et vite le lit et de hâtifs emballages pour le départ.

[Dimanche] 16 mai 1920

Nous quittons le Commandant Morawsky à 6 h dans notre Buick. Défilé devant le Consulat de Russie, les casernes de Maïmatchine[219] à 7 h et par une route montante nous abordons les solitudes du plateau mongol.

Arrivée à Gourban Tolghan à 11 h 30 et déjeuner dans la yourte. Une petite promenade autour du campement me permet de recueillir des agates et des échantillons de 2 roches[220] rouge brique et noire qu’on trouve toujours là où il y a de l’agate. Sur la piste des quantités de tarbagans et des grues cendrées[221].

Vers 5 h 45 [17 h 45] arrivée devant la lamaserie de Tchuérin ou Tuérin, visite à l’obo, à la lamaserie[222] dont les petites constructions groupées sans ordre autour des temples donnent l’impression de cabines de bain sur nos plages de France. Il y a 4 beaux temples que nous ne visiterons pas [feuillet 9, recto, p. 17] faute de temps, parcourant les places en vitesse, mais nous promettant une longue visite s’il se peut, le lendemain. Autour de ces temples et des nombreuses cabines ou yourtes qui les entourent sont de puissants amas d’une matière noirâtre en morceaux arrondis, entassés sur plusieurs mètres de hauteur : ce sont les bouses de chameaux ou de bovidés, le seul combustible que fournisse le désert : l’argol[223]. Dans l’ombre croissante du crépuscule, la fumée des foyers où se prépare le repas du soir s’épand sur le versant méridional du plateau de la lamaserie emplissant l’air d’une odeur âcre, urineuse que l’on ne saurait oublier quand on l’a respirée. La nuit nous surprendrait en route si nous ne hâtions le pas. La piste est heureusement large, sans accidents de terrain autres que le massif rocheux au milieu duquel elle se faufile. Les masses granitiques prennent dans la demi obscurité des formes étranges et l’une d’elle domine le défilé : c’est un grand aigle au repos, la tête hautaine et menaçante, se découpant avec netteté sur le bleu céladon idéalement pur et dégradé du couchant.

Les premières étoiles se lèvent à l’Orient, il est 8 h [20 h] quand nous arrivons à la station télégraphique. Il y a environ 3 kilomètres depuis la lamaserie.

[Lundi] 17 mai 1920

Certaines réparations aux autos retardent le départ. Nous aurons le temps de revenir à la lamaserie.

Lever à l’aube et départ à 5 h 15[224]. Dans la fraîcheur du matin, les fleurs que nous n’avions pas vues la veille font la haie tout le long du chemin, des violettes charmantes par touffes bien fournies très élégantes, des fleurs dont le nom m’est inconnu, basses, sans tige, poussant en ronds de toutes tailles, blanches ou roses, ou d’un très léger violacé, évoquant, par la régulatité de leur inflorescence sans feuilles apparentes, pressées les unes contre les autres, des colonies microbiennes dans une boîte de Petri, mais colonies géantes. L’arrivée à la lamaserie à 3 km de Tchuérin coïncide avec l’office du matin et c’est au son bien familier maintenant des grandes trompes de 3 m[225], des conques[226], des hautbois et des gongs que nous approchons du centre du monastère[227].

Aucune difficulté pour être admis à visiter le principal temple dont le portique rappelle le Temple Jaune de Pékin, en moins imposant. L’intérieur est sombre, silencieux, vaguement éclairé des lampes à beurre[228] et donnent l’impression de mystère. Le Président nous en fait les honneurs, sa connaissance du tibétain qu’il écrit pour interprêter a vivement impressionné le lama cicerone.

[feuillet 9, verso, p. 18]

Le cher ami est dans un état d’exaltation mystique qui le rend volubile et agité. L’un de nous faisant des réflexions à haute voix dans cette caverne à odeur de baguettes de bois odorantes, il s’exclame : « Parlez plus bas, les Dieux sont terribles ! ». Sur cette injonction péremptoire d’avoir à respecter les hôtes divins de ce saint lieu lamaïque[229], nous avançons lentement vers le principal sanctuaire où derrière de longues bandes multicolores de tissus précieux, les idoles se dressent sur leurs trônes devant les tables à offrandes rituelles, avec leurs cinq vases, leurs pyramides de baguettes de pâtisseries formant de hautes pièces montées, des rangées de petites lampes à beurre et les gobelets garnis des mets présentés aux divinités. Les murs latéraux sont toujours[230] de bandes verticales d’un tissu de laine épaisse comme du droguet[231] : ce sont des « Poulous[232] » tibétains à croix jaunes et rouges sur fond blanc ou bleu écru sur fond rouge d’un très bel effet. Nous marchons sur d’épais tapis du Tibet. Aux parois une quantité de superbes peintures et des écharpes de soie bleue légère à trame lâche, les « katags[233] » d’honneur déposés sur les bras des statues dorées. L’impression est saisissante des divinités secondaires monstrueuses, menaçantes[234] ou d’un érotisme réalistique et c’est sur cette émotion qui va jusqu’au malaise qu’on quitte le sanctuaire pour retrouver le jour sous un soleil éclatant. Nous admirons au passage les portes en bois sculpté sur lesquelles avait glissé notre attention à l’entrée. Les 8 emblèmes glorieux y figurent : la roue de la loi, l’heureux diagramme, le parasol d’honneur, la bannière victorieuse, le vase d’offrande, les poissons d’or, la conque marine et le lotus d’or. Le crime de simonie[235] est tentativement professé par l’un de nous et commis par un des lamas pour acheter et emporter un de ces beaux tableaux miniaturés que peignent les artistes tibétains[236] et c’est sur ces tractations et l’acceptation d’un généreux pourboire que nous prenons congé de notre guide[237]. En y réfléchissant, l’accusation d’actes simoniaques de sa part peut bien être écartée : ce moine n’en est pas plus coupable que le sacristain ou la chaisière qui vend des images pieuses ou des chapelets bénits aux fidèles chrétiens d’occident.

[feuillet 10, recto, p. 19]

De retour à 8 h 30 par les sentiers fleuris vers la station télégraphique, nous avons jeté un dernier regard sur les rochers habillés de lichens colorés. Un déjeuner sommairement pris, et en route à 9 h 30[238] pour une longue et pénible étape vers le Gobi, mot qui veut dire la Cuvette au fond de laquelle nous retrouverons le point d’eau de Saïr-Oussou.

Il est 2 h 30 [14 h 30] quand nous faisons halte dans cette aride plaine, sur un sol foulé par d’innombrables animaux des caravanes qui s’y croisent et empuanti par leurs déjections.

Sous un soleil ardent[239], l’ombre de la yourte du déjeuner est la bienvenue. Nous commentons encore une fois le spectacle gracieux d’un troupeau de 200 gazelles[240] que nous avons chassées en auto, sans armes, et approchées de très près à 40 kilomètres avant d’atteindre la halte de Saïr-Oussou. C’est par une route de plaine, cette fois, que nous nous dirigeons vers Ouddé. Le sol de gravier du fond de la cuvette occupe cette vaste dépression désertique. L’on y roule facilement et c’est vers 9 h 30 [21 h 30] après une étape de 12 h de roulement effectif que nous descendons au milieu des 5 douzaines de yourtes assemblées autour du poste télégraphique, lui-même installé dans une yourte. Vision inattendue, un arbre isolé[241] a été rencontré en route. Un renard ayant croisé la piste devant nous, défilant de son pas élastique de gauche à droite, le jeu des augures occupe une partie de la longue randonnée sans que des interprétations magiques bien précises aient pu être données par les bönpos[242] de la troupe. Le dîner est mauvais et sommaire, mais le sommeil est prompt et impérieux, après le café du soir, chacun ayant moins d’appétit que d’envie de dormir, le cuisinier comme ses maîtres.

[Mardi 18 mai 1920]

C’est à 5 h que le réveil est sonné.

À 6 h départ. Spectacle imprévu nous attend au cours de cette étape favorisée par un beau temps qui permet de prendre une route plus à l’Ouest que celle qui passait par la lamaserie Tsi Li Tsaghan Obo Soumé.

[feuillet 10, verso, p. 20]

La route descend dans une plaine par des gorges pittoresques où sont des arbres assez clairsemés, des eaux courantes dans les allées latérales[243]. Ce sont buissons et verdures mais ni jungle, ni maquis, seulement un timide essai de vie végétale au désert, favorisé par les pluies de printemps, cette année assez abondantes, et épargné par la grande pitié qu’est cette funeste pratique de l’écobuage[244].

Une route en longues sinuosités monte vers un plateau surélevé de quelque 30 m au dessus de la dépression centrale. Il a dû pleuvoir assez abondamment depuis notre passage, car l’herbe couvre le sol à peu près partout. Il y a des mares d’eau douce[245] où s’abreuvent des gazelles, où s’ébattent de nombreux oiseaux d’eau[246] et que survolent les fameuses mouettes.

Nous avons croisé de nombreuses caravanes allant dans les deux sens parmi lesquelles des groupes de Chinois du Chamsi accompagnant des charrettes attelées de bœufs aux roues à jantes en croix faisant corps avec l’essieu qui tourne sur le châssis.

Nous arrivons à 12 h 30 au lac Y Ling No-to shi[247] [?] où se trouve une station d’essence et nous descendons dans la yourte de la Compagnie[248] pour le déjeuner.

Départ à 1 h 30 [13 h 30]. Au col vers lequel nous conduit la piste et où nous jetons un dernier regard vers le lac, est un volumineux obo auprès duquel nous faisons halte un instant. Il se distingue de tous ceux déjà vus par la variété et l’étrangeté des offrandes faites à la statuette d’un sexe imprécis accrochée dans une petite niche au principal mât porteur de drapeaux de prières. Ce sont, avec des inscriptions votives chinoises, un chapeau d’été mongol, des lunettes de chauffeur, des pains, des gâteaux, des sapèques[249] et des sous en cuivre.

Vers 3 h 15 [15 h 15] nous faisons halte encore une fois au milieu d’une caravane de 300 chameaux de tout âge. Ce sont des gens de Siuan Houa Fou[250], émigrants partis pour coloniser dans la région d’Oulianontai où ils n’arriveront que dans 3 mois[251], peut-être à temps pour ensemencer un sol qu’il leur faudra d’abord défricher. Parmi eux des hommes de 40 ans et des enfants de 8 à 12. Pas de bagages. Des tentes de toile, des ballots de couvertures, [feuillet 11, recto, p. 21] sur leurs chariots aux roues primitives[252] tirés par des bœufs. Il en est qui sont à pied, portant leur fortune sur leurs épaules. Et devant eux cette longue route dans le désert avant d’arriver à la lisière sibérienne, à la terre qui est à qui veut la cultiver. Au train dont ils vont, ils arriveront bien tard pour défricher et semer avant l’hiver. De quoi vivront-ils pendant cette saison plus rigoureuse dans ces hautes latitudes qu’au pays natal ? J’ai l’impression qu’ils n’arriveront pas et s’ils arrivent quand même, qu’un bien petit nombre aura assez de ressources pour attendre plus d’un an la première récolte qui les sauvera.

Vers 4 h [16 h] la voiture n° 5[253] doit être prise en remorque sur un vaste plateau herbeux. Et ce sont encore les fleurs d’iris qui enjolivent la « mer des herbes ». Avant le déjeuner sur la route une sorte d’ajonc nain pas vu de près mais avec quelques ressemblances avec le genêt.

Nous faisons halte de bonne heure et passons une nuit tranquille au télégraphe.

[Mercredi] 19 mai 1920

Départ à 5 h du matin et par une route sans surprises, dans l’immensité de la mer des herbes, à travers des plis de terrain aux lignes molles, monotones, nous arrivons à la yourte première[254] du voyage d’aller à 11 h.

Nous sommes dans un campement de Mongols du Tchahar. Le costume des hommes ne se distingue par rien de spécial, mais la coiffure des femmes des tribus méridionales du Gobi est radicalement différente de celle[255] des Khalkhas. La tête est coiffée d’une sorte de résille lâche de grains de corail[256] et de nattes jumelles ornées de corail pendant en avant de chaque côté du cou. Visite à une yourte au milieu de charrettes, de chiens, de chevaux et d’enfants. Les jeunes filles et quelques femmes ne sont pas sans grâce avec leur face aplatie et leur nez camard.

Nous les quittons après le déjeuner à 1 h 10 [13 h 10]. Le paysage garde cet aspect d’océan vert à molles ondulations si caractéristique de la Mongolie méridionale. Nombreuses mares ou étangs avec une faune mêlée nombreuse. Remarqué surtout le couple inséparable de canards mandarins.

Vers 2 h 15 [14 h 15] nous atteignons les premières cultures, chétives naturellement. Ce sont des champs mal délimités[257] mais riches et fertiles. Le sol est rouge ou noir. Voici enfin des maisons, isolées au milieu des yourtes.

[feuillet 11, verso, p. 22]

Ces maisons en briques nous indiquent le retour en pays chinois. L’odeur caractéristique des immondices propre aux villages chinois nous saute aux narines et c’est comme en retour vers la civilisation.

Le temps est ensoleillé, mais un orage se prépare, montant du fond de l’horizon et obscurcissant le ciel vers 2 h 40 p. m. Coup de vent, éclairs et tonnerre[258]. La pluie tombe par vent du N[ord], d’abord par grains, puis par ondées, rendant le voyage maussade et la route boueuse et glissante.

Enfin nous arrivons à Chang Pele Sien[259] à 6 h [18 h] mais il n’est plus possible de continuer sur Kalgan en raison de l’état des pistes. Un peu avant C.P.S. la vision embrumée à quelques km dans l’Ouest d’arbres au pied d’une colline ! Un groupe de maisons dans une enceinte de terre et au-dessus des frondaisons le clocher d’une église : c’est une résidence des missionnaires belges de Scheut[260], oasis dans ce désert. Il est dommage que nous ne nous y soyons pas arrêtés au lieu d’aller à l’auberge rudimentaire de C.P.S.

Missions de Scheut. Hameau dans les montagnes de Xiwanzi (Chongli)
(carte postale ancienne)

Jeudi 20 mai 1920

C’est à 10 h 30 que le convoi se met en route après réparation de la voiture remorquée hier. Le convoi traverse de larges étendues de cultures variées où se voient des villages chinois avec les maisons de pisé caractéristiques des paysages du N[ord] de la Chine. Nous croisons des groupes de fermiers établis là depuis dix ans. Les femmes sont plus fines, moins mongoloïdes, les enfants sains, bien membrés et nombreux. La terre est bonne, grasse, noire. Les arbres sont totalement absents. Dans une cour de ferme on entrevoit le visage large et de forte nature d’une belle fille de type mandchou[261] mais à petits pieds. Il y a dû avoir dans ces lieux antiques de nombreux croisements de races car là sont passés des Turcs et des Ouigours[262], des Alains et des Huns, des Yue-tchi[263] et bien d’autres représentants des peuples de la Haute-Asie et de Sibérie depuis les Han, les Tang, les Yuan et les Tsing[264]. Par un temps merveilleusement clair et lumineux le convoi qui prend la route haute, plus à l’E[st] que celle de l’aller, fait halte[265] après un trajet montant en pente [feuillet 12, recto, p. 23] douce sur un haut de colline arrondi, garni de gazon fleuri et parfumé d’où l’on domine un vaste panorama dans tous les rhumbs[266]. C’est le haut de la falaise qui borde au S[ud] le plateau mongol. Dans l’Ouest les sommets portent les tours de veille et les bastions, les postes de garde de la Grande Muraille extérieure. Au Sud un des bastions de la passe de Khânaba dresse sa masse carrée. Au Nord par larges croupes s’étale sur 20 ou 30 km la terre rouge et noire coupée de champs mal limités que nous venons de traverser. Dans l’Est les collines se font plus hautes et de profil irrégulier rappelant les collines des environs de Pékin[267]. Je regarde longuement ce paysage et m’étends dans l’herbe, baigné d’iris jaunes et de lumières. Les alouettes en nombre que je ne puis compter, font la navette entre le sol où sont leurs nids et l’azur où elles font entendre le plus éclatant concert de joie et d’allégresse que j’aie jamais entendu. Leur tireli-tireli[268] me fait souvenir d’un chant de mon enfance à l’école primaire : « l’alouette gentille dit dans son chant joli tireli-tireli tire li tire li tire tirelirelireli tirelireli »… et « Dulces reminiscor Argos[269] ».

Départ à 13 h 30[270]. La Muraille de Chine est franchie peu après. Ses bastions sont de briques : les tours sont carrées, plus larges à la base et il reste des ruines de constructions de garde à leurs sommets, nous passons le village de Khânaba. Un court arrêt en haut de la passe laisse voir un panorama grandiose de la haute vallée où est située Kalgan. On est là sur le rebord du plateau central mongol. Il s’affaisse dans la vallée par terrasses de terrains colorés, argile, lœss[271] et rochers. À mi-côte une pagode de construction récente avec plantation de saules indiquant une source ou un ruisseau. Dans les argiles blanches et rouges par strates la route dévale rapidement.

Au bas de la côte, à 3 h, elle suit aisément le lit d’un torrent qui doit être sujet à de fortes crues car certaines maisons sont à demi enfouies dans des cailloux roulés et de la terre calcaire qui donnera des blocs de rochers noirs ou gris, peut-être du basalte si j’en peux juger de loin en passant. Nous croisons une charrette chargée de blocs de soude venant de l’Ola Chan[272].

[feuillet 13, recto, p. 24]

Elles ne ressemblent pas à celles du Tchéli (Hopei[273])

« essieu tournant », « logement de l’essieu qui n’est tenu par rien »
Dessin de J. A. Bussière, Carnet 1920, p. 41

L’essieu fait corps avec la roue. Il tourne dans le logement qui le reçoit sur le bâti de la charrette[274]. D’où facilité de déchargement du contenu de la charrette sans la décharger[275]. C’est très simple comme l’attelage des bœufs. Les brancards sont droits, horizontaux. Une pièce de bois sur la bosse du bœuf, des cordes comme reculoir[276]. La traction se fait par un collier en forme de fronton[277] posé sur les épaules et embrassant le cou. Par les pires chemins cela charrie au minimum 300 kilos, plutôt 250[278], mais on peut atteler en flèche[279] et sur l’extrémité des essieux qui débordent des bêtes supplémentaires. Par sa simplicité, sa facilité d’exécution et de réparation ce genre de charrettes rendrait de grands services en Afrique occidentale et centrale[280].

Pour cette route en pente rocailleuse et tortueuse, les caravanes, depuis des millénaires, suivant le lit du torrent, descendent vers Kalgan (Tchang-Kia-Kéou). Les roches et terrains y sont de teintes variées et vives, rouge, jaune, bleu, ocre et brun mauve. On y montre un rocher percé par la flèche de Gengis-Khan. Le décor change à chaque instant, et de coloration, et d’aspect. Les lointains ont ce bleu outremer si pur, si limpide, et les crêtes portent la muraille et ses bastions qui bordent l’horizon de la pénéplaine haute que nous venons de quitter. La terre devient presque uniquement du lœss et quelques arbres paraissent, les trembles et peupliers vert cru[281], les saules vert tendre ou jaune verdâtre se détachant sur des coulées de terre brun rougeâtre. Le ciel n’est plus uniformément bleu. Il est parcouru par de gros cumulus[282] colorés aussi et ce tableau de fin d’orage est vraiment plein de grandeur et de couleurs apocalyptiques.

Au S[ud]-W[est] la muraille est suivie en bas et à distance, moins intacte qu’à la passe. Certains bastions sont ruineux et elle-même n’est plus parfois qu’une levée de terre battue que nivellent le temps et les plantes.

[feuillet 14, recto, p. 25]

La route est animée par la circulation de caravanes, de piétons, de soldats, de charrettes, des cavaliers dans les deux sens. Vers le milieu de la passe est l’ancienne porte russe avec ses fenêtres encadrées de bois découpé à la sibérienne. De là partaient les caravanes de thé, les ballots de soieries, de porcelaine et de tous les produits pour la Mongolie et la Russie. Là sont passées les ambassades vers l’Europe et les hordes, les armées, dans un va et vient qui se continue sous mes yeux avec les soldats du petit Hsu. Cette Porte Russe a vu passer l’histoire et elle n’a pas fini de la voir défiler.

Nous descendons à l’Hôtel Yin-Pai hu[283].

La suite du voyage est sans intérêt[284].

Je retrouve une de mes clientes, une Suédoise, au Pioneers’Inn[285].

Ainsi finit notre grand voyage à Bogdo-Kouren [286], à Ourga la Sainte, au Saint Monastère qui depuis a vu les bandes sanglantes du Baron Ungern[287], les bolchévicks, la Russie soviétique, la République de Mongolie Extérieure et se nomme Oulan-Bator Le Héros rouge[288].

Pékin 24 mars 1954

 

——

Notes :

En bleu, les notes publiées dans la catalogue Voyager en Mongolie en 1920.
En noir, les compléments

 

[1] Dans La Politique de Pékin, n° 19, parmi les « Nouvelles de Pékin » on lit, à la date du 23 mai 1920 : « Messieurs Toussaint, Léger, Dr Bussière et Picard-Destelan qui étaient partis pour Ourga le 10 en sont revenus, enchantés de leur voyage qui s’est déroulé sans incident ».

[2] Toussaint selon AL a « été en Mongolie un si bon compagnon d’aventures » (lettre d’AL à Toussaint, 29 mars 1921, SJP, Œuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, Paris : Gallimard, 1972, réédition 1982, p. 894, désormais OC). Voir la notice consacrée à chaque voyageur dans le catalogue Voyager en Mongolie en 1920, op. cit., p. 23‑24. Sur le rôle joué par Henri Picard-Destelan, dans la défense de la Légation de France à Pékin » pendant la guerre des boxers en juillet 1900, voir l’article d’Eugène Darcy dans la Revue des Deux Mondes5e période, tome 3, p. 799-839. 

[3] Dans sa lettre à sa mère (du 4 mai 1920, OC, op. cit., p. 880), AL ne nomme que Toussaint et Bussière et pas Picard-Destelan dont le rôle, comme co-directeur des Postes chinoises, a été important en ce qu’il a dû grandement faciliter l’hébergement du groupe dans les stations du télégraphe. Il semble avoir quitté le groupe avant le terme du voyage (il n’est plus mentionné au-delà du troisième jour, le 13 mai). Qu’il ait ou pas fait l’intégralité du voyage avec les trois autres membres du groupe, sa présence à Ourga en même temps que le groupe est attestée (cf. dans les Documents annexes la lettre de Toussaint à Bussière du 6 juillet 1920).

[4] De Pékin à Kalgan (Zhangjiakou) par le train, 196 km. La ligne, d’abord appelée ligne impériale de Pékin-Kalgan, a été construite de 1905 à 1909 (on l’appelle aujourd’hui ligne de Jingzhang). C’est la première voie ferrée de Chine qui ait été entièrement conçue, construite et financée par les Chinois, sans participation étrangère. Paul Claudel, en 1902, alors qu’il était vice-consul à Fou-Tchéou, a rédigé un rapport sévère sur cette ligne encore en construction (cf. Correspondance consulaire de Chine (1896-1909), dossier V, dir. Bruno Curatolo, Besançon : Presses Universitaires de Franche-Comté, 2005).

[5] De Kalgan à Ourga (Oulan-Bator) : 1012 km à vol d’oiseau, 1157 en voiture (le trajet se fait aujourd’hui en 15 heures). Entre les deux villes à l’époque, 48 stations télégraphiques le long de la « route de poste » selon le comte de Lesdain (En Mongolie, 15 juin-22 septembre 1902, Paris : A. Challamel, 1903, p. 171). La ligne de chemin de fer entre Kalgan et Ourga ne sera construite qu’à partir de 1950 et inaugurée en 1961.

[6] La gare de Pékin-Nord se trouve dans le quartier de Si-che-men (Xizhimen), d’où son nom. Construite en 1906, c’est aujourd’hui la plus ancienne gare de Pékin en utilisation après la fermeture de la toute première, la gare de Zhengyangmen-Est, construite en 1897 et devenue un musée. Les trains pour Kalgan d’abord, puis, à partir de 1955, pour Ourga et Moscou, en sont partis jusqu’en 1959, date de l’inauguration de la gare centrale actuelle.

[7] Nankéou (appelée aujourd’hui Nankou Zhen, 南口) est à environ 50 km de Pékin. Claudel y fut vice-consul en 1897.

[8] En 1909 a été publié un album de photographies de la ligne, peu avant son inauguration, intitulé Jing-Zhang lu gong cuo ying, qui donne à voir les gares, ouvrages d’art et paysages tels qu’ont pu les apercevoir les voyageurs (intégralement consultable sur Internet à l’adresse : https://www.wdl.org/en/search/?collection=photographs-of-the-jing-zhang-railway-construction

[9] Les passes, au sens de portes de la Muraille de Chine, sont décrites plus loin. Bussière emploie aussi le mot en un sens plus général pour désigner la vallée que suit le train. C’est avec ce sens général que SJP emploie deux fois le mot dans Vents : « C’étaient de très grandes forces en croissance sur toutes pistes de ce monde, […] Ainsi croissantes et sifflantes au tournant de notre âge, elles descendaient des hautes passes avec ce sifflement nouveau où nul n’a reconnu sa race » (Vents, I, 3, OC, op. cit., p. 183 et 184) ; « les hautes passes insoumises » (id, III, 1, p. 217).

[10] « Dès qu’on a passé le village [Nankéou], on traverse pour la première fois une branche accessoire de la Muraille, par une porte démesurément grande, de construction lourde et massive, avec des battants vermoulus qui ne tournent plus jamais sur leurs gonds rouillés » (R.P. Verbrugge, des missions De Scheut, « Excursion en Mongolie de Peking au plateau mongol », Bulletin de la Société royale belge de géographie, volume 37, 1913, p. 106). « Aussi impressionnante soit-elle, il s’agit d’une branche relativement moderne de la Grande Muraille, ajoutée à la construction originelle plus de 1 700 ans plus tard (Beatrix Bulstrode, A Tour in Mongolia, Londres : Methuen & Co., 1920, p. 2).

[11] Un talweg (ou thalweg) correspond à la ligne qui rejoint les points les plus bas soit d’une vallée, soit du lit d’un cours d’eau.

[12] Carnet 1920, p. 1 : « eau courante claire en terrasse ». AL et Toussaint aimaient à se « répéter en plein désert de Gobi cette maxime ptolémaïque » : « Que l’on me donne à boire de l’eau qui court ! … » (lettre d’AL à G.-C. Toussaint, 29 mars 1921, OC, op. cit., p. 894).

Contributions de lecteurs : à propos de la « maxime ptolémaîque ».

Le 18/05/2020 à 11:19, Geneviève Vilon a écrit :

La phrase qui suit la « devise ptolémaïque » dans la lettre d’AL à G.-C. Toussaint commence par : « Et de vie et de mort nous en savons aujourd’hui assez … ».
Or, justement, ce thème de vie et de mort est en rapport avec une inscription funéraire égyptienne qui figure dans Les chants d’amour de l’Égypte ancienne, Siegfried Schott éd., Paris : Maisonneuve, 1956 (réédition La Table ronde, 1966).

Il s’agit d’une touchante supplique que la défunte est censée adresser à son époux encore en vie. En voici un extrait :

L’eau de la vie dont se nourrissent toutes les bouches
Pour moi, est la soif,
Elle va vers ceux qui sont sur la terre
La soif est mon partage
[…]
Donne-moi de l’eau courante à boire
Dis-moi « que ta majesté ne soit pas loin de l’eau »

Sur la rive, tourne mon visage vers le vent du nord
Ah ! fais qu’en sa douleur mon cœur soit rafraîchi.

Mon édition (Table ronde, 1966) ne donne aucune précision sur le lieu ni la date de l’inscription, toutefois un article de Paul Guieysse (1841-1914), intitulé : « Glanures égyptiennes », paru en 1909 cite et commente, tout à la fin, l’expression qui plaisait tant à AL.L’article a paru dans l’Annuaire 1909-1910 de l’École des Hautes études, Paris : Imprimerie nationale, 1909. La note 3 précise la source : Gaston Maspéro (1846-1916), Études égyptiennes, 2 volumes, Paris : Imprimerie nationale, 1879 et 1890, p. 188. L’égyptien dit « eau qui marche », le français « eau courante », SJP « « l’eau qui court »…
Est-ce dans cette publication de 1909 que le poète aurait trouvé la formule ? En 1909 justement, AL aurait, au témoignage de SJP dans sa « Biographie » (OC, p. xiv) traversé une « crise philosophique », son père puis sa grand-mère (« mon vrai sang ») viennent de mourir coup sur coup, il a détruit des œuvres, « approfondi l’étude de Spinoza et de Hegel en plein bergsonisme », s’est lancé dans des études d’ethnologie et d’anthropologie.
On sait combien le thème de la soif est présent dans Anabase et cette « source » pourrait nous amener à réexaminer certains passages dont celui du chant 1 : « Qui n’a, louant la soif, bu l’eau des sables dans un casque… »  (OC, p. 94).

Geneviève Vilon

Le 18/05/2020 à 15:01, May Chehab a écrit :

Quelques éléments supplémentaires : outre ses lointaines origines grecques (Dominique Arnoud, « L’eau chez Homère et dans la poésie archaïque : épithètes et images », dans L’eau, la santé et la maladie dans le monde grec. R. Ginouvès, et al. dir., Athènes : École française d’Athènes, 1994, p. 15-24), l’image de l’« eau qui court » (ὓδωρ τρέχον) se rencontre par exemple, et pour se limiter à des auteurs que SJP fréquentait assidûment, chez Héraclite (Aimé Patri, « Note sur la Symbolique héraclitéenne de l’eau et du feu », Revue de Métaphysique et de Morale, n°  2/3, 1958, p. 129-134), chez Plutarque (Vie d’Alexandre), et chez l’Égyptien amateur tardif de poésie grecque Nonnos (Dionysiaques, chant XIVe).

Dans le corpus littéraire ou philosophique grec, le syntagme de l’« eau qui court » est donc courant (pardonnez-moi cette répétition) et caractérise joliment – dans sa version prosaïque – l’eau fraîche et bonne à boire, en opposition à l’eau stagnante, croupie et dangereuse. Dans les écrits ptolémaïques, ceux de l’Égypte hellénisée, l’image d’une eau qui court supplantera l’image traditionnelle égyptienne d’une eau qui marche. Les sources grecques sont plus vives que le Nil langoureux …  avec ce calque formel, voilà un bel  exemple de transmission culturelle !

 Cela dit, le contexte est bien funéraire et égyptien : voici un extrait des Syncrétismes dans les religions de l’antiquité, de Françoise Dunand et Pierre Lévêque (Université de Strasbourg, Centre de recherches d’histoire des religions, Leiden : Brill, 1975, p. 167-168) :

Quant à la source à laquelle Saint-John Perse s’est abreuvé, à suivre…

May Chehab

Le 18/05/2020 à 21:20, olivier-richard.torres@laposte.net a écrit :

Ces thèmes de l’eau et de la soif, vos courriels érudits et passionnants nous le rappellent, courent bien au-delà d’Anabase.
En témoignent les derniers mots de Chanté par celle qui fut là

« – mais le lait qu’au matin un cavalier tartare tire du flanc de sa bête, c’est à vos lèvres, ô mon amour, que j’en garde mémoire. »

Olivier Richard Torres

Sur SJP et le lait, voir la note 173.

[13] Bussière a pris une photo de ses compagnons de voyage auprès des pasteurs de ces troupeaux (AL y tient un agneau dans les bras). Aucune mention dans les notes de Bussière de chèvres sauvages alors que Victor Point, un des membres de la croisière jaune, au témoignage d’André Reymond, a vu « défiler à moins de quarante mètres de lui une troupe de sept splendides chèvres sauvages, Capra ibex, le chèvre tibétaine » (« Observations sur la flore et la faune de Mongolie et du Sin-Kiang […] avec la mission Citroën Centre-Asie », Revue d’Écologie. La terre et la vie, 1934, n° 5, p. 296).

[14] Bussière nommera une autre fois le saule mantou. Le mot désigne des petits pains cuits à la vapeur, base de la nourriture dans le Nord de la Chine, qui ont souvent l’aspect de la brioche à tête des pâtissiers, mais avec une pointe en haut. Il pourrait s’agir d’un saule Marsault dont le houpier a la forme d’un dôme.

[15] Dans son Carnet 1920, p. 1, Bussière, au lieu de nommer l’arbre, le plaqueminier, avait nommé son fruit, le kaki. Il y notait aussi la présence de châtaigniers.

[16] « La marche lente du train se prête admirablement à jouir du paysage » (R.P. Van Oost, « Notre chemin de fer », Les missions catholiques, Bulletin hebdomadaire illustré de l’œuvre de la Propagation de la Foi, volume 56, 1928, p. 202).

[17] Carnet 1920, p. 1 : une seule stèle et des « pierres de tombeaux ».

[18] Id., p. 2 : « route large de 4 à 6 m ».

[19] Un fort d’arrêt est un ouvrage de fortification isolé, autonome et fermé, destiné à défendre un point important. Carnet 1920, p. 2 : « camp d’arrêt ». Bussière apercevra plus loin un semblable « fort détaché ».

[19-1] Cf. dans Vents, IV, 5, OC, p. 245, en lieu de vignes vierges, « La ravenelle et la joubarbe enchantaient vos murailles. »

l20] Dans le Carnet 1920, p. 2, un adjectif, « goîtreux » qui peut-être se rapporte aux arbres, porteurs d’excroissances.

[21] Carnet 1920, p. 2 : « un pagodon » (petite pagode).

[22] Le sophora est une plante arborescente dont le nom est arabe et signifie arbre de miel à cause de ses fleurs mellifères. L’espèce la plus connue est le sophora du Japon (la plante est pourtant originaire de Chine) appelé aussi arbre des pagodes car il était souvent planté près des temples bouddhistes chinois.

[23] D’où le nom de passe pour désigner la porte et le couloir ménagé dans le fort.

[24] Carnet 1920, p. 2 : à nouveau mention d’une « muraille crénelée ».

[25] Le tracé en zigzags (switchbacks en anglais), près de la gare de Qinglongqiao, et le recours à plusieurs locomotives poussant ou tirant alternativement la rame de voitures ont résolu le problème posé par la forte déclivité du terrain avant Badaling (la ligne s’élève de 450 m en 21 km). Bussière n’a pas ici utilisé le mot rebroussement, courant en matière ferroviaire, qui désigne la manœuvre opérée dans le cas d’une voie en cul-de-sac (par opposition à une voie de passage). Il a préféré un autre substantif de la même famille, rebroussis, qui se rencontre plutôt dans des contextes sensuels et intimistes (« le rebroussis léger de la moustache », « un rebroussis de colombe sous le vent », un « rebroussis de gazes » ou un « rebroussis de jupes en déroute contre la tempête », Catulle-Mendès). Bussière a en plusieurs autres circonstances laissé transparaître une sensibilité d’artiste. Il emploie plus loin rebroussement pour désigner les retours en arrière effectués par les voitures.

[26] Ching-lung-chiao (aujourd’hui Qinglonggiao, 青龙桥) se situe à environ soixante kilomètres de Pékin. L’ingénieur Zhan Tianyou (1861-1919), qui a créé la ligne et est considéré comme le père des chemins de fer chinois, a sa statue dans la gare et y est inhumé depuis 1982.

[27] La section de Badaling (Montagnes partant dans les huit directions, 八达岭) est aujourd’hui la plus visitée de la Grande Muraille.

[28] Ce tunnel est le plus long de la ligne (1092 m).

[29] Le Houn-Hu ou Houn-Ho est aujourd’hui Sangganhe (Fleuve Saghan), à ne pas confondre avec le Houng-Ho (Fleuve jaune).

[30] Carnet 1920, p. 3 : « station hors muraille ».

[31] Id., p. 3 : « semi désert ».

[31-1] Cf. Vents, I, 1 et IV, 6, OC, p. 179 et 249 :

« C’étaient de très grands vents sur toutes faces de ce monde,
De très grands vents en liesse par le monde, qui n’avaient d’aire ni de gîte,
Qui n’avaient garde ni mesure, et nous laissaient, homme de paille,
En l’an de paille sur leur erre… Ah ! oui, de très grands vents sur toutes faces de vivants !

Flairant la pourpre, le cilice, flairant l’ivoire et le tesson, flairant le monde entier des choses,
Et qui couraient à leur office sur nos plus grands versets d’athlètes, de poètes,
C’étaient de très grands vents en quête sur toutes pistes de ce monde,
Sur toutes choses périssables, sur toutes choses saisissables, parmi le monde entier des choses…
[…]
C’étaient de très grands vents sur la terre des hommes – de très grands vents à l’œuvre parmi nous,
Qui nous chantaient l’horreur de vivre, et nous chantaient l’honneur de vivre, ah ! nous chantaient et nous chantaient au plus haut faîte du péril,
Et sur les flûtes sauvages du malheur nous conduisaient, hommes nouveaux, à nos façons nouvelles. »

[32] Id., p. 3 : « sierra aride ». Par opposition à un massif montagneux, une sierra est une chaîne de montagne aux sommets alignés comme les dents d’une scie (d’où son nom en espagnol). Cf. « le vent des Sierras n’empruntera plus aux lèvres des cavernes, pour d’inquiétants grimoires, ces nuées d’oiseaux-rats qu’on voit flotter avant la nuit comme mémoires d’alchimistes… » (Vents, III, 2, OC, op. cit., p. 219).

[33] Principale caractéristique d’un « fort d’arrêt » nommé plus haut. Notation dans le Carnet 1920, p. 3 : « Forts et murailles sur le côté chinois ».

[34] Un yamen est la résidence officielle d’un dignitaire. Dans la Chine impériale, c’était la résidence officielle d’un mandarin, regroupant sa demeure et l’ensemble de ses bureaux.

[35] Carnet 1920, p. 3 : « Kang huang », aujourd’hui Kangzhuangzhen, 康庄镇.

[36] Id., p. 3 : « Deux machines ». Il y a changement de type de locomotive au début et à la fin des sections les plus montagneuses. Dans ces dernières sont utilisées des locomotives articulées (courbes très serrées) équipées d’un moteur surpuissant (fortes déclivités) de type Mallet, du nom de l’ingénieur franco-suisse, Anatole Mallet, qui en a déposé le brevet en 1884.

[37] Bussière avait déjà nommé une fois ce saule « mentéou » qu’il l’appelle maintenant « men-téou-liou » (saule s’écrivant liǔ en pinyin).

[38] Carnet 1920, p. 3 : « Murailles dans l’Ouest vers les montagnes ».

[39] Carnet 1920 p. 3 : « Forts et murailles sur le côté chinois. Ville murée ». Sur la peste en Chine et l’implication de Bussière et de Leger, voir les documents annexces.

[40] Id., p. 4 : « Houa-lai ». Huailai (Huailaiwian) est l’avant dernière gare avant Kalgan.

[41] Id., p. 4 : « chaleur 25-28° ».

[42] Id., p. 4 : « Tu-mu » (Tumubao, 土木). La forteresse de Tu-Mu est célèbre pour avoir été prise par les Mongols en 1449. L’empereur Ming Yingzhong y fut capturé (il ne retrouvera son trône qu’en 1457).

[43] Id., p. 4 : « Murs ruinés en terre – éveillent l’idée du Tata africain ». Un ou une tata, en Afrique Noire, notamment au Sénégal, est une enceinte fortifiée où vivent le chef, sa famille, ses gens et ses bêtes. « Elles étaient très grandes quelquefois ces cités africaines ; toutes étaient entourées tristement de tatas épaisses, de murs de terre et de bois qui les défendaient contre les ennemis ou les bêtes fauves » (Pierre Loti, Le Roman d’un spahi, Paris : Calmann-Lévy, 1881). Le Sénégal fut, de 1895 à 1598, la première affectation lointaine du docteur Bussière à la sortie de l’École de médecine navale de Bordeaux.

[44] Id., p. 4 : « Hsiao hua yuan ». Siuan houa (aujourd’hui Xiahuayuan, 下花园 est la dernière gare avant Kalgan. Avant cette ville, selon les notes du Carnet 1920, p. 4, les voyageurs sont passés par Sin pao ngan (Xiahuayuan, Bourg de Xinbaoan, Nouvelle protection de la paix, mais bao peut aussi signifier « trésor », d’où la traduction – fautive – proposée par Bussière, Mare du nouveau trésor). Ils ont manqué, dans les environs, le monastère suspendu de Xuan Kong, accroché à la paroi rocheuse depuis près de 1 500 ans.

[45] « La gare en effet se trouve un peu en dehors de la ville, au Sud, sur la route de Pékin » (R.P. Verbrugge, op. cit., p. 125). Kalgan est le nom (en mongol Khaalga, La porte) par lequel les Européens, jusqu’au milieu du XXe siècle, ont désigné la ville aujourd’hui appelée Zhangjiakou, 张家 (Bussière ailleurs écrit Tchang-Kia-Kéou, dans son Carnet 1920, p. 47, il en donne la signification : « porte de la famille Tchang). Pour découvrir Kalgan et ses environs en 1928, soit huit ans seulement après le voyage de Bussière et de ses amis, voir le film Kalgan, April 1928, muet, noir et blanc, 7 minutes 54, archivé à la Princeton University Library, collection John Van Antwerp MacMurray, ambassadeur américain en Chine de 1925 à 1929, consultable sur You Tube à l’adresse directe : https://www.youtube.com/watch?v=CYar4wLhPzE.

[46] Ou plutôt « décapotable » (certaines photos prises par Bussière montrent la voiture avec sa capote en place). Buick est à l’origine un constructeur indépendant. La société a été créée en 1899 à Flint (Michigan) et est devenue après 1904 le premier constructeur américain (la Chine était alors son premier client). En 1909, avec d’autres sociétés, elle a constitué le groupe General Motors. Les voitures Buick occupaient le sommet de la gamme de GM avant les Chevrolet et après les Cadillac.

[47] Carnet 1920, p. 5 : « Départ de Kalgan à 4 heures ».

[48] « La sortie de Kalgan, à l’approche des portes de la Grande Muraille surtout, est difficile » (comte de Lesdain, op. cit., p. 36). La pente est si raide que pour la gravir, le zoologiste Roy Chapman Andrews, en 1918-1919 était obligé de faire tracter sa voiture par des mules (The New Conquest of Central Asia. A Narrative of the Central Asiatic Expeditions in Mongolia and China (1921-1930), Natural History of Central Asia, vol. I, New York, 1932).

[49] Bussière écrit ici Hanaba, plus loin Khânaba. B. Bulstrode écrit Han-o-pa et confirme que la montée depuis Kalgan est rude (A Tour in Mongolia, op. cit., p. 34). La passe a longtemps été appelée Hanopa du nom d’un village mongol voisin, situé à 1 300 mètres au-dessus de la ville de Kalgan.

[50] Carnet 1920, p. 5 : « vastes champs – pas un arbre – colons chinois – labourage à chevaux ».

[51] Bussière hésite quant à la transcription du nom de la ville, Tchang Peh Hsien, ou Chang Ping Hsien (mais il ajoute dans un deuxième temps un T à l’initiale), ou encore Chang Peh Sien (ou simplement C.P.S.), après avoir pu observer le mot sur le cachet qu’il se fit tamponner sur son Carnet 1920, p. 5, CHANGPEHHSIEN, l’actuelle Zhangbeixian, 张北镇.

[52] Carnet 1920, p. 5 : « maisons clairsemées toutes neuves ».

[53] Id., p. 5 : plus une prison.

[54] Ou-tai-Chan (Wutaishan), La montagne des cinq autels, est l’un des quatre monts sacrés du bouddhisme en Chine, il est ainsi appelé à cause des cinq rochers qui semblent autant de tables ou d’autels. Il est couvert d’ermitages et de sanctuaires, les plus anciens remontent au Ier siècle avant J.-C.

[55] Carnet 1920, p. 5 : « Princesse mère du Prince de Djassk’ton (Dj. Kh’an) ». Djassak ou jassak en mongol signifie prince, c’est un titre héréditaire, khan signifie souverain, celui qui commande, c’est une fonction.

[56] Simple mention de chrétiens dans le Carnet 1920, p. 6. La Congrégation du Cœur Immaculé de Marie, couramment appelée « Pères de Scheut »(du nom du quartier d’Anderlecht, près de Bruxelles, où elle a été créée en 1862), est à l’origine d’un vaste empire missionnairequi s’est très vite étendu à tout l’Extrême-Orient puissurtout en Afrique (à partir de 1885). Cette « chrétienté », qui sera de même aperçue au retour, située à l’Ouest de la piste, peut être le village catholique de Xiwanzi (Chongli), à l’époque siège du vicariat apostolique de la Mongolie centrale, 中蒙.

[57] Par « descriptions », Bussière entend les textes mais aussi les dessins qui figurent dans son carnet (il n’en a reproduit qu’une partie dans ses notes rédigées).

[58] Plus loin Bussière précisera : « L’essieu fait corps avec la roue », « les roues [font] corps avec l’essieu qui tourne sur le chassis ».

[59] Chansi ou Chan-si (Xansi ou Shansi), à l’Ouest de Pékin, qui signifie « À l’Ouest des montagnes », est le nom de la province et des montagnes.

[60]Oulia-Soutai(Uliastai) se situe à 1 115 km à l’Ouest d’Ourga. « Ouliamontai [sic] est une toute petite ville, elle ne doit son importance qu’à la résidence du vice-roi de Mongolie et du gouverneur militaire chinois. C’est là en effet que résident ces hauts fonctionnaires mandchous, au milieu d’un camp militaire, dont les hautes murailles de pisé, aux couleurs fauves, ont un aspect presque imposant. La ville de commerce a planté un peu plus loin – 2 kilomètres plus à l’Est – ses pagodes et ses boutiques de marchands. Elle se compose d’une unique rue fort étroite, où viennent aboutir à angle droit, cinq à six ruelles. Les boutiques de nombreux marchands chinois, de quelques Russes, se pressent dans la rue principale, partout ailleurs on ne voit que les hautes palissades de mélèzes, limitant les cours, où de rares Mongols ont planté leurs tentes » (Bertaud du Chazaud, « La Mission de Lacoste dans la Mongolie septentrionale », Bulletins et Mémoires de la Société d’anthropologie de Paris, 1910, vol. 1, n° 1, p. 127-136).

[61] Description dans le Carnet 1920, p. 6-7 : « La yourte est une tente ronde, sans mât de tente. Il y a une enceinte à claire-voie circulaire de 1 m à 1,5 m de haut. Lattes de bois. Formée de plusieurs pièces – sections de cylindre – solidement attachées entre elles. Au rebord supérieur une pièce de bois portant des trous obliques distants de 15 cm-20 cm. De là partent en rayonnant des bâtons qui vont se réunir au centre du toit à une pièce ronde et solide également percée de trous pour recevoir les bâtons. La pièce est en fonte. Elle est recouverte d’une pièce de feutre qu’on relève à moitié ou en totalité pour laisser passer la fumée ou aérer. Toute la tente est solidement consolidée par des courroies et des cordes. Recouvert de feutre à une ou plusieurs épaisseurs ». Les yourtes servent d’habitation aux nomades mais pas seulement (certaines stations du télégraphe sont installées dans une yourte).

[62] Notes dans le Carnet 1920, p. 7 : « Cavaliers mongols à bonnet pointu / le fouet comme en Perse / soie jaune (nagaika) / fourrure hommes vêtus de rouge et de bottes. Très tannés et / rougeâtres / très ridés ». Le mot nagaïka (en russe нага́йка) désigne un fouet court et épais utilisé comme cravache.

[63] Le Chahar ou Tchabar (Chaha’er), qui sera érigé en province en 1928, était alors, depuis 1913, une région administrative spéciale rattachée à la province du Zhili (celle de Pékin, l’actuel Hebei) couvrant une partie du territoire oriental de l’actuelle Mongolie-Intérieure et comportant 6 bannières et 11 préfectures.

[64] Description dans le Carnet 1920, p. 8 : « Femmes – étoffes diverses – curieuse coiffure – un gros boudin transversal tempe à tempe – deux tresses latérales occipito-mastoïdiennes – se détachant en anses pour se rejoindre sous le bandeau au haut de la tête. Résille de corail. sur le bandeau transversal – Une pièce postérieure et deux pièces latérales à grande plaque de filigrane tombant devant les oreilles de chaque côté jusqu’au cou – Grandes boucles d’oreilles – Bagues : anneau d’argent à l’annulaire. »

[65] Lecture douteuse. Carnet 1920, p. 8 : « Cha pa seu ». Cette étape n’a pas été localisée. Il y a en Mongolie de nombreux lieux appelésShabartai (ou Sibertei, signifiant bois, forêt dense dans un marécage). Le nom Shabarte apparaît au Nord de Kalgan sur la carte publiée dans Among the Mongols du Rev. James Gilmour, American Tract Society, 1921, il s’agit apparemment du village mongol appelé Chap Ser, avec mention d’une station d’essence, par Andrews, The New Conquest of Central Asia, op. cit., p. 27.

[66] Id., p. 8 : « Hong shan ». Le Houng-Chan (Hong shan, 红山, La montagne rouge) semble « l’amphithéâtre de granit » mentionné par Andrews, id., p. 30, avant l’arrivée à Pang-Kiang.

[67] Les voyageurs occidentaux appellent ce lieu Bangkiang et le plus souvent Pang-Kiang. C’est la première des trois principales stations télégraphiques entre Kalgan et Ourga, à 250 km de Kalgan, les deux autres étant Ouddé et Tchuérin (graphie de Bussière pour Ude et Tuerin). Le groupe a fait étape dans chacune d’elles à l’aller comme au retour. La région de Pang-Kiang est fort intéressante pour les géologues et paléontologues, Teilhard de Chardin y a longuement séjourné en 1930. La ville a disparu suite au fait que le transmongolien, construit de 1949 à 1961, ne l’a pas desservie.

[68] Carnet 1920, p. 8 : seulement « bêtes à cornes ».

[69] Bussière fera plus loin deux autres références à la flore et la faune de la Perse. Après le Sénégal, l’Inde puis Saïgon et la Cochinchine, Bussière a été affecté en Iran à Bender-Bouchir, comme médecin chef des douanes du Golfe persique (de 1903 à 1909), où il a été confronté à des épidémies de peste et de choléra et d’où il a rayonné jusqu’à Bassora, Chiraz et les déserts environnants

[70] Carnet 1920, p. 8 : et de chevaux.

[71] Cf. Anabase, X, OC, op. cit., p. 113) : « Ceux qui descendent de cheval pour ramasser des choses, des agates, une pierre bleu pâle que l’on taille à l’entrée des faubourgs ». AL nomme « les terrasses d’agate du Gobi » dans sa lettre à Toussaint du 29 mars 1921 (id., p. 895). Quant à la cornaline, le poète l’a évoquée dès avant la Chine (« Sur la chaussée de cornaline, une fille vêtue comme un roi de Lydie », Éloges, XIII, id, p. 45). Bussière, à aucun moment, n’a noté qu’un des voyageurs ait enfourché un cheval, et pas plus AL que quiconque, quoi que le poète ait pu en dire plus tard. Tout au plus les voyageurs ont-ils vu ici un cavalier mongol, là un Cosaque russe à cheval, ici et là d’autres cavaliers, ou des chevaux attelés à une charrette ou à une charrue, ou en troupeaux plus ou moins sauvages.

[72] Bussière sur le moment était plus affirmatif : « ils ne résistent pas… »

[73] Équivalent dans le vocabulaire médical pour se rejoindre au sujet par exemple de veines. Bussière dans son Carnet 1920, p. 9, écrivait plus simplement : « Route très bonne composée d’une série de pistes juxtaposées jusqu’à se toucher au centre avec une petite banquette de gazon ».

[74] Picasso n’est pas nommé dans le Carnet 1920. Les développements qui suivent n’y figurent pas non plus. Retour aux notes du Carnet 1920 plus loin avec l’apparition du général Hsu.

[75] Une banquette est une petite élévation, une levée de terre horizontale et allongée.

[76] Bêtes bactriennes, car il s’agit des chameaux de Bactriane (ou Bactrie, région à cheval sur les États actuels d’Afghanistan, du Tadjikistan et de l’Ouzbékistan, qui tire son nom de la cité de Bactres (aujourd’hui Balkh, dans le Nord de l’Afghanistan).

[77] Lecture douteuse. Lacis ?

[78] La formule sera répétée plus loin entre guillemets.

[79] Xénophon, philosophe et chef militaire grec, raconte dans Anabase (sous-titrée ou l’expédition des dix mille) la longue et difficile retraite de ses hommes à travers les montagnes et les déserts de l’Assyrie, de l’Arménie et de la Colchide jusqu’aux bords de l’actuelle Mer noire dans les années 400 av. J.-C. Dans leur mouvement vers Ourga, Bussière et ses compagnons de voyage allaient de même vers le nord, dans des conditions certes très différentes, mais dans des paysages similaires.

[80] Anabase, VII, OC,op. cit., p. 105. Toussaint a placé ces vers en épigraphe au poème « J’ai marché » de son recueil Miroirs de goules paru à Paris en 1935 chez F. Paillart (cité dans OC, p. 1244). AL a évoqué dès 1921 « la nudité des hautes tables » en Chine (« Lettre à une dame d’Europe », 17 mars 1921, id., p. 892).

[81] Dans ce même recueil Toussaint a évoqué son émerveillement devant la renaissance des plantes dans le désert au printemps avec « ces eaux vives dont le cours / Ranime les jardins des saules ; ou bien [les] ocelles de fleurs / Que l’âpre sol de Mongolie / Déclôt sitôt qu’il se délie / D’un hiver aux longues rigueurs ».

[82] Souvenir de Perse. La région du Tchabar (ne pas confondre avec le Tchahar ou Chahar évoqué plus haut) se situe entre Téhéran et Bender-Abbas.

[83] Le Fars ou Farsistan est la Perside des Anciens, riche province d’Iran à l’Est du Golfe persique.

[84] Le bâton de Jacob ou asphodéline jaune est une plante vivace rhizomateuse qui résiste parfaitement à la sécheresse. Ses feuilles sont épaisses, longues, à section triangulaire, gris bleuté. Son port est élancé, elle est surmontée de longs épis de fleurs jaune d’or de mai à juin.

[85] Les phlox sont originaires d’Amérique à l’exception d’un seul, le phlox sibirica de Linné dont le nom indique clairement l’origine. Le poète Albéric Deville (1774-1832), dans ses Fables anthologiques, ou les Fleurs mises en action (Paris : François Louis, 1828) en témoigne : « La superbe Tulipe est née en Tartarie, / Le Phlox, au doux parfum, vient de la Sibérie, / Des plaines de Memphis, le tendre Réséda, / La riche Verge d’Or des bois du Canada ». Plusieurs voyageurs ont témoigné de la présence nombreuse de phlox dans la steppe, ainsi le zoologue et botaniste allemand Peter Simon Pallas (1741-1811) qui a vu, non des landes mais des « collines garnies du phlox de Sibérie » (Voyage en différentes provinces de l’empire de Russie, Paris : Lagrange, 1788, édition originale en allemand à Saint-Petersbourg en 1771).

[86] Bussière, à Chard, sur les bords du Cher, dans le département de la Creuse, est originaire de la région.

[87] Cet inconnu est Paul Valery dont Bussière cite approximativement La jeune Parque, paru en 1917 : « N’entends-tu pas frémir ces noms aériens, / O Sourde !… Et dans l’espace accablé de liens, / Vibrant de bois vivace infléchi par la cime, / Pour et contre les dieux ramer l’arbre unanime ».

[88] Onze occurrences dans l’ensemble du texte, avec ou sans majuscule (et sept de « dépression »). Dans sa lettre à Joseph Conrad, AL évoque de même les « vastes dépressions ou cuvettes qui s’encastrent […] dans les nappes terrestres de la haute Chine intérieure » (lettre du 26 février 1921, OC, op. cit., p. 888-889).

[89] Cf. la maison du « gardien d’un temple mort à bout de péninsule (et c’est sur un éperon de pierre gris-bleu, ou sur la haute table de grès rouge) » (Exil, VI, id., p. 132). Le grès rouge est nommé par Bussière à la fin du paragraphe.

[90] Boukhara est une ville d’Ouzbékistan, située au centre-sud du pays, et le nom générique donné aux tapis turkmènes. Leur style très typique se reconnaît facilement car la décoration du champ est constituée par la répétition du même motif décoratif, le goul, emblème de la tribu du tisserand. Il y avait en 1940 deux Boukharas au domicile d’AL avenue de Camoens (lettre d’Éliane Leger à AL, 15 décembre 1956, Lettres familiales, Les cahiers de la nrf, série SJP, Paris, Gallimard, 2015, p. 194). Le Dr Bussière en possédait lui-même un au témoignage de son fils Jean-Louis.

[91] Cf. « Et sur la terre de latérite rouge où courent les cantharides vertes, nous entendions un soir tinter les premières gouttes de pluie tiède », Chronique, III, OC., op. cit., p. 93.

[92] En peinture, un rehaut est une touche d’un ton clair destinée à faire ressortir des parties aux teintes elles-mêmes claires.

[93] Le quartzite est une roche siliceuse très dure, composée de grains de quartz soudés. Le quartz (l’obsidienne aussi) est plusieurs fois nommé dans Vents et Amers.

[94] Prêtre jésuite, géologue, paléontologue et philosophe, Teilhard de Chardin (1881-1955) sera une seconde fois nommé dans le texte de Bussière. Il est arrivé en Chine en 1923 (rappelons que Bussière a rédigé son journal en 1945). La correspondance de Teilhard alors qu’il était en Chine (jusqu’en 1940, après AL mais en même temps que Bussière) a été publiée en 2004. La mention de la couleur rouge de la terre en Chine est récurrente dans la correspondance et l’œuvre de Teilhard. Le prêtre jésuite a dû évoquer devant Bussière le fait que le nom d’Adam, qui signifie rouge, paraît rappeler l’origine terrestre de son corps, la terre rouge, en hébreu adâmàh, d’où il fut tiré. Cf. « la terre rouge et or de la création » (Anabase, II, 4, OC, op. cit., p. 208). AL a évoqué « l’argile humaine », rouge ou jaune, aperçue en Chine dans sa « Lettre à une dame d’Europe » (17 mars 1921, id., p. 892). La terre rouge est assez systématiquement associée par SJP à la religion, ainsi dans Amers : « Et comme nous courions à la promesse de nos songes, sur un très haut versant de terre rouge chargé d’offrandes et d’aumaille, et comme nous foulions la terre rouge du sacrifice, parée de pampres et d’épices » (« Invocation », Et vous, Mers…, 6, id., p. 266). Cf. la maison du « gardien d’un temple mort à bout de péninsule (et c’est sur un éperon de pierre gris-bleu, ou sur la haute table de grès rouge) » (Exil, VI, id., p. 132).

[95] Mots écrits verticalement dans la marge gauche du paragraphe précédent.

[96] AL à sa mère : « Animalement, j’ai croisé des loups et rencontré de grands chiens sauvages dont l’innocence m’a plus instruit que celle des gazelles » (5 juin 1920, OC., op. cit., p. 881).

[97] Les gerboises sont de petits mammifères rongeurs à longue queue, vivant dans les déserts d’Asie mais aussi d’Afrique et d’Amérique, dont les pattes antérieures sont très courtes et les postérieures très développées, ce qui lui permet de se tenir debout et de progresser par bonds.

[98] Première mention du général Hsu (Xu Shuzheng). Celui-ci est allé de Pékin à Ourga en même temps que les voyageurs et non pas avec eux. Plus loin, Bussière ne masque pas son exaspération et celle de ses amis, contraints une nouvelle fois de s’effacer devant le général et ses hommes. En mai 1920, il est au sommet de sa carrière, cumulant depuis juin 1919, pour toute la région de la frontière du Nord-Ouest, les fonctions de gouvernance et depuis juin 1919, il est Vice-ministre de la Guerre, d’où ses allers et retours entre Pékin et la frontière. Sur Hsu, voir l’étude de Marianne Bastid.Bruguière, « La Mongolie au printemps 1920 », in Voyager en Mongolie en 1920, op. cit., p. 7-8 et 17-18.

[99] Cet arbre sera revu au retour. Notation ailleurs d’un autre « arbre isolé ». Plusieurs arbres solitaires sous la plume de SJP : « Jusqu’au lieu dit de l’Arbre Sec » (Anabase, VIII, OC, op. cit., p. 107) ; « L’emphase immense de la mort comme un grand arbre jaune devant nous » (Vents, IV, 1, id., p. 233) ; « Un arbre solitaire (et vert clair et clairsemé) au plus haut du profil de la crête, qui s’est débrouillé seul pour vivre là en son site élu » (Croisière aux Îles Éoliennes, Souffle de Perse, hors-série n° 2, novembre 2012, p. 29).

[100] Carnet 1920, p. 11 : « Pas un arbre ».

[101] Les termes « lamaserie » et « lamaïsme » sont des constructions occidentales. Les Tibétains et les Mongols s’opposent aujourd’hui à leur emploi car ils suggèrent à tort que le lamaïsme serait un courant différent du bouddhisme.

[102] « Dans le pays, il n’y a qu’un seul endroit de commerce, appelé en mongol Altan soumé (Temple d’or). C’était d’abord une grande lamaserie qui contenait près de deux mille lamas. Peu à peu les Chinois s’y sont transportés, pour trafiquer avec les Tartares. En 1843, nous eûmes occasion de visiter ce poste ; il avait déjà acquis l’importance d’une ville » (Régis Évariste Huc, Souvenirs d’un voyage dans la Tartarie, le Tibet et la Chine : 1844-1846, 2 volumes, Paris : A. Le Clère, 1850, tome I, p. 27). Le comte de Lesdain en 1902 est passé par cette « grande lamaserie [qu’il ne nomme pas], située à peu près au centre du Gobi, où vivent deux cents lamas dans le dénuement le plus complet » (op. cit., p. 187), il a manifestement sous-estimé le nombre des lamas, le nombre de 2 000 est confirmé par plusieurs voyageurs.

[103] Voir plus loin le plan du site.

[104] Les quatre paragraphes qui suivent (jusque « brûlant les étapes ») ont été déplacés ici selon la consigne de l’auteur. Ils figuraient plus loin, avant le paragraphe qui commence par « C’est dans une vaste plaine… », feuillet 5, p. 9).

[105] Carnet 1920, p. 12 : « chemin creux au voisinage d’une sebka d’eau douce ».

[106] Parhélie : plage plus brillante d’un halo solaire due à la réfraction des rayons du soleil sur les petits cristaux de glace qui peuvent se trouver en suspension dans l’atmosphère (dit aussi faux-soleil).

[107] Un obo est, comme les cairns, un amas artificiel de pierres placé à dessein pour marquer un lieu particulier. Il est utilisé dans la culture chamanique mongole, notamment pour les sacrifices d’animaux aux déités des montagnes. Ils délimitent aussi les aires de pâturage (voir M. Bastid-Bruguière, « La Mongolie au printemps 1920 », op. cit., p. 9). J. A. « Tout cavalier mongol qui passe devant un obo descend de son cheval, se place au Sud de l’obo, la face tournée au Nord, fait plusieurs génuflexions, et dépose quelque chose sur l’autel. J’ai souvent remarqué sur ces obos des touffes de crin, gages des prières adressés par les nomades pour la préservation de leurs chevaux, leurs inséparables compagnons » (Jegor Timkowski, Voyage à Pékin par la Mongolie, 1820-1821, tome XXXIII de la Bibliothèque universelle des voyages par Albert-Montémont, Paris : Armad Aubrée, 1935, p. 6). Le comte de Lesdain non sans ironie leur attribue un autre intérêt : « Ces obos sont des monticules de cailloux et de pierres que la piété des voyageurs élève à certains endroits. Chacun en passant ramasse une pierre et la jette dans le tas, ce qui a le grand avantage, en dehors des bénédictions qu’un acte aussi méritoire ne peut manquer d’attirer, de débarrasser les routes, excellentes par suite aux abords des obos » (op. cit., p. 44).

[108] Cf. « l’amas de pierres plates du caravanier » (Vents, I, 3, OC, op. cit., p. 185).

[109] Cf. « des consécrations d’étoffes, à bout de perches, aux approches des cols » (Anabase, X, id., p. 111) ; « Et toi plus maigre qu’il ne sied au tranchant de l’esprit, homme aux narines minces parmi nous, ô Très-Maigre ! ô Subtil ! Prince vêtu de tes sentences ainsi qu’un arbre sous bandelettes » (Amitié du prince, I, id., p. 65).

[110] Le rapprochement envisagé avec des moraines ne figure pas dans le Carnet 1920.

[111] Carnet 1920, p. 13 : « Yu Chou ». Bussière a cru reconnaître des ormes mais n’en est pas sûr, d’où le « ? », il en a noté le nom en mongol, yushu. Toussaint n’était apparemment pas là pour traduire le mot et confirmer ou non son hypothèse. Il s’agit bien d’ormes.

[112] Id., p. 13 : « Chilé tsa khan obo soumé ». Plus loin cette lamaserie est simplement appelée Tsaghan Obo Soumé, J. Timkowski (op. cit., p. 139) l’appelle Tsagan-obo et la situe à environ quatre kilomètres de la station télégraphique de Gaschun, elle-même près du puits de Kara-Tolgoï (La colline noire).

[113] Le terme « lama » est utilisé par les Occidentaux comme synonyme de « moine » or il signifie « maître, guru ».

[114] Brobdingnag est une des étapes des Voyages de Gulliver de Swift.

[115] Palden Lhamo ou Panden Lhamo (Glorieuse Déesse), est, par les bouddhistes, considérée comme la principale protectrice du Tibet. Elle est la seule femme parmi les traditionnels « Huit Gardiens de la Loi » et est d’ordinaire représentée de couleur bleu profond et avec des cheveux rouges pour symboliser sa nature courroucée, traversant une mer de sang en amazone sur un mulet blanc. Le mulet a un œil sur la croupe gauche, là où son mari, fâché, lui décocha une flèche avec succès après qu’elle eut tué son fils et utilisé sa peau comme couverture de selle, avant de devenir une protectrice de l’ensemble des normes et lois, sociales, politiques, familiales, personnelles, naturelles ou cosmiques (le dharma)

[116] Carnet 1920, p. 11 : « assise sur la peau de son fils ».

[117] L’adjectif sulpicien est à prendre ici au sens de mièvre et conventionnel, par opposition à la violence de ce qu’ils ont sous les yeux.

[118] Les Huns, qui envahirent l’Europe à partir du IVe siècle, sont originaires d’Asie centrale (on ne sait être plus précis). Ils sont décrits par les Romains et les Goths comme des hommes trapus, de petite taille, avec une tête large, le cou épais et de larges épaules, le torse bombé et un tronc épais sur des jambes courtes. Leurs traits sont décrits comme mongoloïdes, avec leur teint brun, leur nez écrasé et l’absence de barbe.

[119] Bouddha aurait atteint l’illumination ou boddhi sous un arbre, un pipal, appelé désormais Boddhimanda (ou Bo), lequel occupe une place particulièrement importante dans la mythologie bouddhiste.

[120] Gautama Bouddha, appelé aussi Siddhārtha Gautama, ou Shakyamuni Bouddha, était un ascète et un sage dont les enseignements sont à la base du bouddhisme. Il aurait vécu entre les VIe et IVe siècles avant J.C.

[121] Le mot tsaghan ou tsaaghan précise la couleur de l’obo : blanc.

[122] La piste la plus directe, qui suit la ligne télégraphique (le comte de Lesdain l’appelle la « route de poste » et les Anglais et Américains Telegraph Road), n’est pas la plus facile, surtout quand les conditions météorologiques sont mauvaises, d’où la recherche d’itinéraires alternatifs. En effet, « la ligne télégraphique avait été conçue comme une ligne aussi droite que possible, si bien qu’au lieu de contourner les collines, les montagnes, les dunes et les affleurements rocheux, elle les traversait, d’où l’impossibilité pour les caravanes ou un troupeau de chevaux de toujours suivre la ligne » (Fred Barton and the Warlord’s Horses of China, op. cit., p. 104).

[123] AL généralisera cette caractéristique à la Chine entière, « pays sans marges, […] toute cette platitude sans relais ni relief » (« Lettre à une dame d’Europe », 17 mars 1921, OC, op. cit., p. 890).

[124] Terme de marine (tout le passage évoque la mer) pour désigner un coup de vent fort, survenant brusquement, de peu de durée, et qui peut être accompagné de pluie, grêle ou neige.

[125] Le général Hsu et ses hommes précèdent maintenant le convoi des quatre Buick (dont celle de Bussière et de ses amis), la veille ils étaient arrivés après elles à l’étape, bientôt ils les précéderont de nouveau, puis ils seront à nouveau derrière elles et il faudra les attendre. En décembre 1924, le général Hsu, en mission officielle en Europe, sera reçu à Paris par les plus hautes autorités de l’État, il repassera par la capitale en septembre 1925 et y rencontrera AL, alors chef du cabinet de Briand (la Fondation SJP conserve une photo-portrait, datée de septembre 1925, dédicacée à AL). Hsu sera, peu après son retour à Pékin, assassiné le 29 décembre 1925. 

[126] La cuvette s’étend sur 1 200 kilomètres de l’Est à l’Ouest et 800 du Nord au Sud, ses bords sont à élevés de 1 600 à 2 200 mètres, le puits de Saïr-Oussou, au centre, en est le point le plus bas (non pas à 500 mais à 850 m d’altitude selon Fernand Grenard, Haute Asie, tome VIII, 2e partie, de la Géographie universelle, dir. P. Vidal de la Blache et L. Gallois, Paris : Armand Colin, 1929, réédition en 2013 sur le site Chine ancienne, p. 55.

[127] Le mot est répété huit fois en quelques lignes (à quoi on peut ajouter les mots ultramarin et marin mais aussi littoral). Cf. sous la plume du poète : « Si haut que soit le site, une autre mer au loin s’élève, et qui nous suit, à hauteur du front d’homme : très haute masse et levée d’âge à l’horizon des terres, comme rempart de pierre au front d’Asie » (Chronique, I, OC, op. cit., p. 389). Dans Oiseaux, il rapproche de même la steppe et la mer à propos des oiseaux de Georges Braque, « qu’ils soient de steppe ou bien de mer, d’espèce côtière ou pélagienne » (OiseauxXI, id., p. 422). Teilhard de Chardin eut cette même « vison extraordinaire : du haut d’une colline dominant le pays d’environ 150 mètres, le spectacle étrange d’un moutonnement de vagues blanches piquées de vert […] qui se prolongeait à perte de vue, absolument comme la mer » (cité par Jean Onimus dans Teilhard de Chardin et le mystère de la terre, Paris, Albin Michel, 1991, p. 38). Un des premiers, J. Timkowski, face au Gobi, avait noté : « Les hauteurs les plus lountaines, à cinquante verstes de distance environ [55 km], ressemblent dans l’horizon aux vagues de la mer agitée » (op. cit., p. 139.

[128] « Les mouettes et sternes de Gobi […] entretiennent aussi la même illusion » (lettre à J. Conrad, OC, op. cit., p. 888).

[129] Le mot est répété trois fois. Bussière évoque aussi une « illusion » et AL un « simulacre » : « La terre ici, à l’infini, est le plus beau simulacre de de mer qu’on puisse imaginer : l’envers et comme le spectre de la mer » (lettre à J. Conrad, id).

[130] La liste des récits de voyage que Bussière (peut-être) a consultés, et AL (assurément, car ils figurent dans sa bibliothèque et certains montrent les traces d’une lecture attentive) a été dressée par C. Mayaux dans Les Lettres d’Asie, op. cit., p. 251-256, et dans SJP, lecteur-poète, op. cit., p. 27-36.

[131] Le plus grand lac du Kazakhstan et le troisième d’Asie. « En fait, [les mouettes] descendent de mer Arctique par les bassins fluviaux de la Russie du Nord » (lettre d’AL à J. Conrad, OC, op. cit., p. 888). Les sebkhas (mot arabe), appelés chotts en Algérie et Tunisie, sont des lacs ou étangs salés des régions désertiques ou semi-désertiques, arides et sèches, le mot peut aussi désigner, comme ici, la dépression plus ou moins vidée de son eau en été par l’évaporation. Le mot (que Bussière écrit sebka) apparaît plusieurs fois dans le Carnet 1920 avec souvent une précision inattendue : « sebka d’eau douce ».

[132] Le Lop Nur ou Lop Nor est un lac salé de la province du Xinjiang (à l’extrême Nord-Ouest de la Chine) aujourd’hui complètement asséché à l’exception de quelques mares provisoires en période de pluies. Bussière, peu après son affectation à Pékin en 1913 y a effectué une expédition d’un an avec Gilbert de Voisins, compagnon de voyage de Segalen. Depuis 1959, c’est un centre d’essais atomiques.

[133] La Sénégambie est une aire géographique correspondant aux bassins des fleuves Sénégal et Gambie, elle correspond approximativement au territoire des deux pays de ce nom. Le marigot de Ferlo Boudou tire son nom du Ferlo, une légère dépression entre deux plateaux désertiques du Sénégal et du Boundou. Bussière, alors qu’il était en poste à Saint-Louis du Sénégal, a eu l’occasion de remonter le fleuve Sénégal et découvert le désert mauritanien au Nord, la brousse intertropicale, le Sud marécageux en Sénégambie et le Sahara à l’Est.

[134] Carnet 1920, p. 11 : « Yling-ko-lo-chi ». Lecture douteuse chacune des deux fois où Bussière désigne ce « lac » (entre guillemets car desséché comme indiqué plus haut). Il s’agit d’un petit lac salé dont le nom s’écrit Yulong jidi pu en pinyin (Relais de la poste expresse du dragon de jade) d’après un ancien nom du relais de la poste impériale situé à cet endroit. En 1820, ce relais prit le nom de Yilin.

[135] Ce monastère, dont le nom est pourtant parfaitement lisible, n’a pas été identifiée. Peut-être s’agit-il de Horutun sume (Khürdün süme, Monastère de la roue du Dharma).

[136] Au retour, Bussière précisera : « cinq douzaines de yourtes ».

[137] Carnet 1920, p. 14 : « Ou-lé ». Oudde ou Üüde dans les documents de l’époque (Uud en mongol signifiant porte), aujourd’hui Zamyn Uud ou Erenkhot (chinois Erlien), est la deuxième principale station télégraphique entre Kalgan et Ourga, à 236 km de Bangkiang. « La station d’Oudé est dans une vallée profonde, entourée de rochers, et dont l’entrée, tant au Nord qu’au Sud, est large de dix toises. Il est difficile à croire que les rochers gigantesques qui sont de chaque côté de ces entrées se soient séparés naturellement ; on y reconnaît la main des hommes. […] Eau très mauvaise » (J. Timkowski, op. cit, p. 203 et 29). La course automobile Paris-Pékin y a fait escale en 1907. Opinion également négative d’un autre voyageur : « Ude, ou Udde, « Le portail », n’était pas du tout une ville mais vraiment une désolation plutôt qu’une destination » (Fred Barton and the Warlord’s Horses of China, op. cit., p. 107). Elle est aujourd’hui la gare de chemin de fer mongole la plus utilisée dans les transports transfrontaliers avec la République populaire de Chine.

[138] Le Petit Hsu et ses hommes.

[139] Bussière a pris une photo de ses compagnons de voyage dînant assis sur des caisses.

[139-1] Évocation de « tentes de feutre » dans Chronique, III, OC, p. 393).

[140] Par métonymie, le terme pyrèthre désigne la pyréthrine, un insecticide naturel extrait d’un végétal, le pyrèthre de Dalmatie.

[141] Dans le Carnet 1920, p. 15, le sillon est rose.

[142] « Les mouettes et sternes de Gobi […] entretiennent aussi la même illusion » (lettre à J. Conrad, OC, op. cit., p. 888).

[143] Une photo a été prise de ce passage du gué.

[144] Carnet 1920, p. 15 : « eau abondante et bonne ».

[145] À Saïr-Oussou, une branche de la route postale de Kalgan à Ourga part vers l’Est pour rejoindre le district de Tarbagataï dans le Kazakhstan oriental. La station est située à proximité de l’actuelle ville de Sainshand, Andrews la signale sous le nom de Sain Usu en pinyin (The New Conquest of Central Asia, op. cit., p. 43). Le sable y est omniprésent. « Rien ne saurait égaler la tristesse des abords de cette station : ce sont, au premier plan, des tertres de sable couverts d’une maigre verdure, puis des bancs de sable escarpés, sauf au Sud-Ouest que ferme une chaîne de collines sablonneuse » (Bulletin de géographie historique et descriptive, Paris : Ernest Leroux, 1895, p. 76).

[146] Sans compter la station de poste.

[147] Dans le Carnet 1920, pas de référence à une panne de la voiture qui justifierait l’arrêt et le ramassage des pierres. Une panne, et même plusieurs, ont bien eu lieu ce même jour mais plus tard, à 19 h, sur le bord du plateau (voir plus loin).

[148] Carnet 1920, p. 16 : « Cie Ta Cheng ». Il peut s’agir d’une des compagnies de transport privées qui, depuis 1917, fournissent aux voyageurs la voiture et le chauffeur et relient ordinairement Kalgan et Ourga en trois jours alors qu’il en faut huit ou neuf par la poste à chevaux et vingt et un à vingt-trois par chameaux chargés (selon F. Grenard, op. cit., p. 87).

[149] À plusieurs reprises Toussaint demandera à ses compagnons de voyage de respecter les croyances et usages locaux. Dans le Carnet 1920, aucune mention ici d’offrandes déposées sur un obo.

[150] La seule monnaie de base pour l’usage général jusqu’au début du XXe siècle est une monnaie très ancienne, en cuivre, de très peu de valeur, ronde ou ovale avec un trou carré, appelée sapèque, ou li, ou tsien. Plus loin, Bussière nomme la sapèque, ici il use du mot tsien ajouté au mot tong (qu’il écrit toung), la formule tong bao ou tung pao en pinyin signifiant monnaie courante (par opposition à yaen pao qui signifie monnaie précieuse).

[151] Tārā est une femme bodhisattva très populaire auprès des laïcs et des moines dans l’hindouisme et le bouddhisme notamment vajrayāna. En sanskrit, son nom signifie Libératrice ou Étoile et Celle qui fait passer (sur l’autre rive, à l’instar d’un Bouddha). La Tara verte (Syama Tara) est l’une des 21 formes qu’elle peut prendre. Elle est généralement représentée assise, avec deux bras, une seule tête, un cristal entre les deux yeux, une jambe déployée et ses deux mains tenant deux fleurs de lotus. Elle protège contre les dangers réels (les huit grands dangers maha abhaya) ou spirituels. Bussière a découvert l’hindouisme lors de sa deuxième affectation fin 1898 dans les comptoirs français de l’Inde, Karical, Mahé et surtout Pondichéry.

[152] Bussière écrit aussi Tchabar.

[153] Quatre Buick composent ce convoi, dans l’une d’elles une princesse mongole ; le général Hsu et ses hommes forment un autre convoi.

[154] Bussière a photographié AL « brandi[ssan]t haut sa trouvaille ». Cf. « Mais dis au Prince qu’il se taise : à bout de lance parmi nous / ce crâne de cheval ! » (Anabase, III, OC, op. cit.,p. 97). « Je n’emporte rien d’Asie, que ce crâne de cheval et cette pierre de foudre de chaman ramassée près du Tolgoït d’Ourga » (lettre d’AL à Toussaint, 29 mars 1921, id., p. 894). Aucune mention

[155] Gengis-Khan (Souverain universel), mort en 1227, est le fondateur de l’Empire mongol. AL écrira plus tard à Toussaint son regret « de n’avoir pu [le] rejoindre, l’automne dernier [1920], à Feng-Chen jusqu’à la grande tente jaune, reliquaire du cercueil d’argent de Gengis Khan » (lettre du 29 mars 1921, id., p. 894). Dans son poème « J’ai marché », déjà cité, Toussaint évoque pour sa part, aperçus dans une yourte, « l’arc et le glaive de Gengis ».

[156] Ce béotien (débutant, ignorant) est nommé plus bas, c’est Picard-Destelan, dit « l’aristocrate ».

[157] Inventeur au sens de découvreur du trophée.

[158] Les formules « misérable termite » ou « misérable vermisseau » se rencontrent dans divers écrits pour évoquer la faiblesse de l’homme.

[159] Cette tête de cheval qu’AL a rapportée de Chine a fini dans la Seine. Le poète a beaucoup varié dans l’évocation de son destin singulier. Voir notamment Albert Henry, « Sur la chanson liminaire d’Anabase » (Cahier SJP, Paris : Gallimard, n° 7, 1983, p. 33-44) et le Journal d’Hélène Hoppenot, volume I, II et III, éd. Marie France Mousli, Paris : Claire Paulhan, 2012, 2015 et 2019, extraits reproduits dans le catalogue Voyager en Mongolie en 1920, op. cit., p. 84-86). A. Reymond a lui aussi rapporté de Chine le crâne (et une patte antérieure) d’un cheval mais à des fins scientifiques, comme contribution à l’étude de l’extension insoupçonnée jusqu’alors du cheval de Prjewailskyi loin du bassin du Kobdo où il avait été découvert (« Résultats scientifiques d’un voyage en Asie centrale. Mission Haardt-Audoin-Dubreuil, 1931 », Revue de Géographie Physique, Paris : Presses Universitaires de France, 1938, p. 78).

[160] Le mot a d’abord désigné un repas fin pris après minuit, par extension il peut désigner comme ici un repas léger, voire frugal (Bussière écrira « repas sommaire »).

[161] Tuérin (Taolin en pinyin) est la graphie la plus répandue dans les documents de l’époque. Bussière écrit le plus souvent Tchuérin. La ville porte aujourd’hui le nom de Choir (ou Chorin ou Choyrin), c’est le chef-lieu de la province de Govisümber en République de Mongolie. C’est la troisième et dernière principale station du télégraphe entre Kalgan et Ourga après Bangkiang et Ouddé (à 270 km de cette précédente étape).

[162] Dans le Carnet 1920, p. 17, indication du nombre de voyageurs hébergés, une douzaine (et les hommes de Hsu ne sont pas encore arrivés), ici on les appelle « guests » (« hôtes » en anglais, Bussière l’a fait écrire en mongol dans son Carnet 1920).

[163] Cf. Amitié du Prince, IV : « Puis les hommes du convoi arrivent à leur tour ». « L’escorte [du Général Hsu] n’occupait pas moins de dix automobiles de front » (La Politique de Pékin, op. cit., 23 mai 1920).

[164] Carnet 1920, p. 17 : « à la rescousse ».

[165] Id., p. 18 : pas de phrase, seulement le mot « idiot ! »

[166] Le texte a été écrit à Pékin en 1945, à partir de notes prises dans le Carnet 1920 pendant le voyage en 1920.

[167] Carnet 1920, p. 19 : « Inoubliable rêve que nul art humain ne peut décrire ni fixer – lumière d’une pureté céleste ».

[168] Id., p. 21 : « monastère lamaïque de Tchuérin ». Le monastère, qui se situe à 3 km de Tchuérin, sera visité au retour. Son nom : le Choirin Datsan (Alan J. K. Sanders, Historical Dictionnary of Mongolia, Plymouth : Scarecrow Press, 2010, p. 181).

[169] Les marmottes tarbagans (marmota sibirica) ont pendant des siècles, en Mongolie, été chassées pour leur chair. L’animal est suspecté de favoriser les épidémies de peste. Bussière a personnellement été confronté à une épidémie de peste en 1918 à Kangzhuang (et l’a rappelé à ses compagnons de voyage quand le train est passé par cette ville au premier jour du voyage).

[170] Carnet 1920, p. 21 : « la première tarbagan », sans autre commentaire mais plus loin Bussière évoquera leur comportement : « Marmottes qui trottinent et se fourrent dans leur trou ». Toussaint a évoqué dans Miroirs de goules (op. cit.) « l’une après l’autre les marmottes / À l’aguet devant leur terrier ».

[171] Louis Henri Boussenard (1847-1910), comme Jules Verne (1828-1905), a écrit de nombreux romans d’aventures. Dans Les Mots (Paris : Gallimard, 1964), Sartre après Bussière a rapproché les deux écrivains : « Boussenard et Jules Verne ne perdent pas une occasion d’instruire, aux instants les plus critiques, ils coupent le fil du récit pour se lancer dans la description d’une plante vénéneuse, d’un habitat indigène ». Boussenard ni Verne ni les mustangs américains ne sont nommés dans le Carnet 1920 (mais le mot « manade » y apparaît plus loin, p. 23).

[172] Gourvan Tolgoi en mongol. Le lieu a été décrit par J. Timkowski (op. cit., p. 30) : « Un caprice de la nature a placé ici [près de Toulga et de Gouli-Schara] dans une vallée trois rochers tournés à l’est, au nord et au sud, et qui ressemblent à de grands amas de pierres. Au pied de chacun de ces rochers est un puits dont l’eau a une saveur nitreuse. Les habitants nomment cet endroit Gourban-Tuklgohou (Les trois trépieds) et prétendent que Gengiskhan y campa quand il était en guerre avec la Chine. »

[172-1] Pas de bol de bois dans l’œuvre poétique mais des bols de bronze (Anabase, X, OC, p. 113 ; Vents, I, 7, p. 195) ou d’or (Vents, III, 5, p. 228) ou de quartz (Amers, VII, p. 317).

[173] Aucune référence à cette étape ni à ce qui s’y serait passé ne figure dans le Carnet 1920. Transfiguration radicale du lait à plusieurs reprises dans l’œuvre, par exemple dans Amers : « Ayah, chèvre du bord, vous donnera son lait… » (« Étroits sont les vaisseaux », VI, 2, OC, op. cit., p. 356) ; réunion d’une vieille, du lait et d’un chevreau (au lieu d’une brebis) dans « Berceuse » : « N’avait qu’un songe et qu’un chevreau / Fille et chevreau de même lait – / N’avait l’amour que d’une Vieille » (La Gloire des rois, id., p. 84) et surtout à la fin de « Chanté par Celle qui fut là » : « mais le lait qu’au matin un cavalier tartare tire du flanc de sa bête, c’est à vos lèvres, ô mon amour, que j’en garde mémoire » (id., p. 433). AL confiera plus tard à Toussaint, peu avant de quitter la Chine, que les « galettes de sorgho et le lait aigre » qui constituent l’ordinaire des voyageurs lui manqueront toujours (lettre du 29 mars 1921, id., p. 894).

Contribution d’un lecteur :

Le 20/05/2020 à 12:25, Pierre Morel (imap) a écrit :
Le lait que le cavalier « tire du flanc de sa bête » est celui d’une jument, qui donne dans toute la Haute Asie, le « koumys », ou « airag » en mongol. Il est en général fermenté dans une sorte de baratte, mais aussi dans une gourde en cuir accrochée à la selle. Le lait frais peut être alors mélangé à celui qui a ainsi fermenté et rappelle le goût aigre et piquant du kéfir, plus ou moins fort selon la durée de fermentation et le dosage. La dynastie mongole des Yuan fera de ces gourdes un modèle de vase/récipient en terre cuite ou en porcelaine. La boisson est versée dans le bol en bois, plus ou moins orné, objet personnel que que tout Mongol garde avec lui.
[174] Paragraphe écrit verticalement dans la marge.

[175] Les voyageurs en apercevront d’autres plus loin. Après son installation aux Vigneaux en 1957, AL retrouvera des grues en Camargue (nommées dans Oiseaux, XII, id., p. 424).

[176] Francolin est un nom vernaculaire ambigu désignant une quarantaine d’espèces d’oiseaux d’apparences voisines (proches de la perdrix ou de la pintade). La plupart de ces espèces (36 sur 41) vit en Afrique où Bussière a dû apprendre à les reconnaître (et à ne pas les confondre avec les perdrix qu’il nomme juste après).

[177] Qui fleurit au printemps.

[178] Cf. dans Amers : « L’hiver venu, […] les cavaliers en Est sont apparus sur leurs chevaux couleur de poil de loup » (Strophe, VII, OC, op. cit., p. 359).

[179] Le mont Bogdo-Ola, La montagne sainte en mongol, aujourd’hui Bogdkhan Uul, La montagne du Saint Khan, est un volcan en activité situé dans les monts Khentii (Hanshan en pinyin) qui surplombent Ourga au Sud. Des cérémonies annuelles y étaient célébrées, la chasse et l’exploitation des forêts y étaient interdites depuis le XIIIe siècle, raison pourquoi Bussière évoque ses arbres. La montagne a été classée au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1996, elle constitue le Parc national de Bogdkhan Uul, réserve de biodiversité. On y a reconstruit l’ancien monastère de Manjusri que Toussaint avait visité en 1903.

[180] Carnet 1920, p. 22 : saules, bouleaux, mais pas d’aulnes.

[181] Le plus souvent Bussière écrit khalkha. Les Khalkha sont un groupe majoritaire de la population mongole. Ils tirent leur nom de la rivière Khalkha, à l’Est de la Mongolie où ils s’étaient primitivement établis. La nation khalkha fut jusqu’au XXsiècle gouvernée par des descendants de Gengis Khan, les Gengiskhanides.

[182] Les cheveux très noirs sont graissés et tenus raides en forme de palmes recourbées de part et d’autre du visage, chaque extrémité prise dans un étui d’argent.

[183] La Selbi (ou Selbe) est un ruisseau qui se jette à Ourga dans la Tola ou Toula (ou Tuul), qui se jette dans l’Orkhon, qui se jette dans la Selenga… qui se jette dans le lac Baïkal.

[184] Ourga, aujourd’hui Oulan-Bator, est à la fois le centre politique, économique, industriel, scientifique et culturel de la Mongolie. Le nom d’Ourga a été donné par les Russes et vient d’orgo (Дворец, palais en russe. Le monastère du Bouddha vivant, qui date de 1840, sur Gandan (La grande place de la joie complète), a rouvert ses portes en 1944 après les purges de 1937-1938, et est redevenu la plus grande lamaserie du pays, siège d’une importante université bouddhique.

[185] Le mot pavillon désigne ici une sorte de tente de forme ronde ou carrée, au toit pointu, qui servait jadis au campement des gens de guerre (Dictionnaire de l’Académie, 1932).

[186] Le kien (jian en pinyin) désigne une travée, c’est-à-dire l’espace entre quatre piliers de bois servant à la construction d’un édifice. Les pavillons (rectangulaires selon un plan de la ville dressé en 1913) comptaient 8 travées. Difficile d’en donner un équivalent en m2, le jian étant certes, un peu comme le tatami au Japon, la mesure de surface et contenance d’un bâtiment, mais cette mesure n’est pas fixe, elle dépend de la grosseur et de la hauteur des piliers de bois.

[187] Le Carnet 1920, p. 23, distingue clairement « 3 cités », 1/ « le camp », 2/ Maïmatchine, la ville chinoise », et 3/ les immeubles russes ». « Ourga est un centre important de mines, d’affaires de tout genre, et comprend deux parties très distinctes : la ville mongole et la ville chinoise. Entre les deux villes les Russes se sont établis, ils forment une petite colonie de trente personnes environ, s’occupant de la Banque et tenant en mains les principaux intérêts du pays où depuis cinquante ans ils ont fondé un Consulat » (comte de Lesdain, op. cit., p. 193).

[188] N’a pas été identifié. Il existe de nombreux Morawski célèbres au cours de l’Histoire, notamment des militaires. Plus loin Bussière écrit Morawsky. Dans son Carnet 1920, p. 28, il avait écrit d’une manière très lisible : « Marawski ».

[189] « La Chine n’est que poussière et poudre de lœss au vent d’Ouest » (« Lettre à une dame d’Europe », 17 mars 1921, OC, op. cit., p. 890). Cf. dans sa lettre à J. Conrad, id., p. 887 : « La Chine tout entière n’est que poussière ».

[190] « Ils ont trouvé un moyen facile d’abréger le temps nécessaire pour réciter les prières. En ville comme sur les grands chemins, on trouve des cylindres tournants sur deux axes verticaux ; les prières imprimées sont collées sur le cylindre, qu’il suffit de mettre en mouvement pour que chaque tour compte comme si les prières collées étaient récitées » (Pavel Piassetsky, Voyage à travers la Mongolie et la Chine, Paris : Hachette, 1883, p. 22).

[191] Cf. OC, op. cit., p. 581. SJP a souvent varié dans l’évocation des circonstances dans lesquelles cette information lui aurait été personnellement communiquée. Sur le différend au sujet de cette citation entre SJP et Jean Paulhan, voir Saint-John Perse lecteur-poète: le lettré du monde occidental, C. Mayaux, Berne : Peter Lang, 2006, p. 157 et suiv.

[192] Padma Sambhava ni Tsong Kapa ne sont nommés dans le Carnet 1920. Le saint Pama Sambhava est révéré comme l’introducteur du bouddhisme au Tibet au VIIIe siècle. Toussaint avait trouvé en 1911 au monastère de Litang le manuscrit du Padma Thang Yig dont il publiera la traduction en 1933 sous le titre Le Dict de Palma. Il s’en est entretenu avec Victor Segalen lors de son séjour à Shanghai en avril et mai 1917 et aussi avec AL qui connaît bien ce texte (évoqué dans sa lettre à Toussaint, 29 mars 1921, OC, op. cit., p. 895).

[193] Le lama Tsong Khapa ou Je Tsongkhapa (1357-1419), de son nom religieux Lobsang Dragpa, fut un érudit, un professeur vénéré et le fondateur de la branche gelug du bouddhisme tibétain.

[194] Carnet 1920, p. 25 : non pas « cris » mais « chœur formidable de chiens errants ».

[195] Bogdo Khan (1869-1924), le dernier « Bouddha vivant d’Ourga », appelé aussi Houtouktou Khan, est à la fois un Bogdo Ghegheen (une des trois fonctions suprêmes du bouddhisme tibétain, à côté du Dalaï-Lama et du Tashi-Lama) et un Khagan, c’est-à-dire un empereur. À sa mort, il ne sera pas remplacé. Ferdynand Ossendowsky (qui l’a rencontré en 1920) l’évoque dans ses souvenirs (parus en 1922 en anglais et en 1924 en français sous le titre Bêtes, hommes et dieux. À travers la Mongolie interdite, 1920-1921, Paris : Plon.

[196] Soupe de betteraves.

[197] Carnet 1920, p. 26 : « nuit reposante. Lever à 6 h 20 ».

[198] Id., p. 27 : « Tolgoït. Lieu d’exposition des corps de Mongols ». Tolgoït n’est pas une ville mais un lieu-dit où se trouve un cimetière à ciel ouvert à la limite ouest du territoire d’Ourga (d’où la formule « le Tolgoït d’Ourga » dans la lettre d’AL à Toussaint du 29 mars 1921, OC, op. cit., p. 894) : « Je n’emporte rien d’Asie, que ce crâne de cheval et cette pierre de foudre de chaman ramassée près du Tolgoït d’Ourga ».

[199] Un stoupa est un monument de l’art bouddhique destiné le plus souvent à contenir des reliques ou à commémorer un événement religieux. Sa forme s’est compliquée au cours du temps, allant du tumulus de pierres jusqu’à des édifices en forme de tours et aux pagodes.

[200] AL sur le départ confiera à Toussaint qu’il en a assez de la Chine et notamment de la « danse des crânes sur les terrasses d’agate du Gobi » (lettre d’AL à Toussaint, 29 mars 1921, id., p. 895). « La thématique de l’ossuaire [est] très développée dans Exil et Vents », un vers d’Anabase semble « un écho des pratiques mortuaires mongoles et tibétaines » (C. Mayaux, Lettres d’Asie, op. cit., p. 254) : « Et des morts sous le sable et l’urine et le sel de la terre, voici qu’il en est fait comme de la balle dont le grain fut donné aux oiseaux. Et mon âme, mon âme veille à grand bruit aux portes de la mort » (chant III, OC, op. cit., p. 97).

[201] Cf. ces vers de Toussaint (« J’ai marché », Miroirs de goules, cités par AL dans OC, op. cit., p. 1244) : « Par au-delà du Grand Gobi / Jonché d’agate et de squelettes, / Au Tolgoït d’Ourga surpris / Les bêtes déchirant les corps ».

[202] Bussière note seulement le caractère horrible de ce « spectacle ». À la différence de la plupart des voyageurs en Mongolie, il ne parle pas de barbarie parce que, comme le savent certains, spécialement Toussaint, le désintérêt des Mongols pour le sort du corps de leurs défunts naît de leur croyance en l’immédiate ré-incarnation de leur esprit. « ‘Quelle importance ? disent-ils ? Le corps n’est qu’une enveloppe pour l’esprit et l’esprit renaît aussitôt dans une autre enveloppe’. Je pense qu’en cela réside la raison pour laquelle ils ne se soucient pas de laver leurs ‘enveloppes’ » (B. Bulstrode, A Tour in Mongolia, op. cit., p. 170).

[203] Dans Hamlet, la vue du crâne de Yorick, le bouffon du tribunal, exhumé par le fossoyeur, initie le monologue du prince sur la mort : « Laisse-le-moi voir, je t’en prie ! Hélas ! pauvre Yorick ! Je l’ai connu, Horatio ! C’était un garçon d’une gaieté infinie ; il m’a porté vingt fois sur son dos. […] Où sont vos plaisanteries maintenant, Yorick ? Vos éclairs de gaieté ? » (acte V, scène 1, traduction F.-V. Hugo).

[204] « Les chiens en Mongolie sont sauvages au-delà de toute croyance. Ils sont noirs et énormes comme le dogue du Tibet, et leur régime de chair humaine chair semble leur avoir donné la haine des hommes vivants. Chaque famille mongole en a un ou plusieurs, et il est excessivement dangereux à un homme de s’approcher d’une yourte ou d’une caravane à moins d’être à cheval ou d’avoir un pistolet à disposition. À Ourga même vous serez probablement attaqué si de nuit vous traversez sans arme le marché » (Roy Chapman Andrews, Across Mongolian Plains, A Naturalist’s Account of China’s « Great Northwest », New York : D. Appelton and Co., 1921, p. 76).

[205] Si-Ou est le lac le plus connu de la Chine dans le Tchekian près de Shangaï. Sur sa rive de trouve Hangzhou. Bussière y séjourne quand il va faire passer les examens de Médecine à l’Université L’Aurore dont il est le doyen.

[206] Autre nom pour Nankéou, où le groupe est passé le premier jour.

[207] Le temple aux toits d’or apparaît sur plusieurs des photos prises par Bussière.

[208] Avalokiteshvara (en hindi Le seigneur qui observe depuis le haut) incarne la compassion ultime et est sans doute le bodhisattva le plus vénéré et le plus populaire parmi les bouddhistes du Grand véhicule. Protéiforme et syncrétique, il peut représenter tous les autres bodhisattvas et notamment être féminin. C’est le cas à Ourga où sa statue, haute de 26,5 mètres, toute en cuivre, fut érigée en 1911 grâce à des emprunts auprès de la population mongole dans le but de faire recouvrer la vue au Bogdo Khan, empereur de Mongolie. Bussière a ailleurs évoqué « le Bouddha vivant aveugle ».

[209] Carnet 1920, p. 27 : un seul mot, « prosternation », aucune évocation de la jeune fille en prières.

[210] Bussière a hésité entre plusieurs formulations et omis de barrer celles qu’il ne conservait pas.

[211] Sur les Khalkha, voir plus loin.

[212] Les Bouriates sont une ethnie mongole. Ils constituent le plus important groupe ethnique minoritaire de Sibérie (où ils sont principalement concentrés dans leur région d’origine, la République de Bouriatie) mais il y a des populations bouriates importantes dans le Nord de la Mongolie ainsi qu’une petite minorité en Chine dans la région autonome de Mongolie-Intérieure.

[213] Qui se bombe et se déforme.

[214] Femelle d’un chien de chasse.

[215] Antoine-Louis Barye (1875-1975) est un sculpteur et un peintre français renommé pour ses sculptures animalières. N’est pas nommé dans le Carnet 1920.

[216] « J’aurai terminé la longue énumération des habitants d’Ourga, quand j’aurai parlé des chiens rogneux et méchants, qui dans les rues errent de toutes parts, à la recherche des ordures et des cadavres. La nuit, la ville leur appartient, au point que personne n’ose sortir » (B. du Chazaud, « La mission de Lacoste », op. cit., p. 129).

[217] Et cela malgré les « facilités [qui lui] ont été accordées auprès des autorités mongoles et du Bouddha vivant d’Ourga » (lettre d’AL à sa mère, op. cit., 4 mai 1920, OC, op. cit., p. 880). Aucune allusion à une possible rencontre avec le Bouddha vivant dans le Carnet 1920. C. Mayaux a émis l’hypothèse selon laquelle « Alexis Leger n’a pas été reçu, comme cela semblait prévu, [en raison de] tensions entre les diverses forces politiques qui empêchaient que [le Bouddha vivant] d’exercer un quelconque pouvoir, même diplomatique ou officieux » (« Postface », in Voyager en Mongolie en 1920, op. cit., p. 89).

[218] Ourga se situe sur la rive gauche de la Toula.

[219] Maïmatchine (Maimaicheng en pinyin, La cité de commerce) est le nom du quartier chinois au Sud-Est d’Ourga, Bogdo-Kouren, à cinq kilomètres à l’Ouest, en est le quartier mongol.

[220] Carnet 1920, p. 29 : « 2 minerais ».

[221] Id., p. 30 : et « d’anémones en fleurs ».

[222] Le monastère de Choirin Datsan sera visité le lendemain. À l’aller, il avait seulement été aperçu de loin.

[223] Tout ce passage sur l’argol est absent du Carnet 1920. L’usage de bouses et excréments animaux séchés comme source d’énergie est ancien (dès les temps préhistoriques), il est mentionné dans la Bible et demeure aujourd’hui un peu partout dans le monde. Le nom tibétain d’argol a été introduit en Europe en 1850 par E. Huc, op. cit.

[224] Non pas départ du convoi (stoppé par des pannes) mais du groupe de Français vers le monastère.

[225] Évocation des « grandes trompes sur affûts aux terrasses d’angle des temples » (lettre à J. Conrad, OC., op. cit., p. 888). Bussière a pris une photo de ces trompes devant un semblable monastère).

[226] « Dans toutes les lamaseries mongoles ou tibétaines, où il n’est pas un homme qui ait jamais vu la mer, toute la liturgie est sur fond d’évocation de mer, les conques de mer sont associées au culte, le corail et les nacres sont ornements d’autel » (id.).

[227] Ce monastère a ébloui d’autres voyageurs. Ainsi Fred Barton : « Dans ce qui semblait être un désert rocheux et aride où rien ne pourrait survivre, dans un bassin entre les rochers, une vision étonnante, une ville entière, une lamaserie bouddhiste. Quatre temples à dômes dorés s’élevaient du désert avec leurs coins de toit courbés vers le haut. Des centaines de petites maisons de bois blanchies à la chaux s’alignaient le long de larges rues. Chacun se demandait comment ce lieu de conte de fées pouvait survivre là » (Fred Barton and the Warlord’s horses of China, op. cit., p. 105).

[228] Dans la tradition du bouddhisme tibétain, les lampes à beurre disposées sur l’autel sont une offrande de lumière qui permet d’accumuler du mérite.

[229] L’anecdote n’est pas évoquée dans le Carnet 1920. Bussière semble traiter comme une plaisanterie ce rappel à l’ordre alors que, pour Toussaint, il s’agit vraiment d’obtenir de ses compagnons un comportement plus adapté s’agissant d’un lieu de culte (cf. plus loin devant un obo).

[230] Le mot « toujours » s’explique par un constat qui figure dans le Carnet 1920, p. 30 : « Temples tous semblables ».

[231] Étoffe grossière de laine ou généralement de serge, moitié fil et moitié laine, formant une sorte de drap mince et étroit.

[232] Le poulou est une étoffe de laine de yak plus ou moins grossière, unie ou décorée. « Celui qui est de qualité supérieure » et qui sert à faire l’habit rouge des lamas ou bien, comme ici, est utilisé comme tenture, « est d’une cherté excessive » (É. Huc, op. cit., tome 2, p. 256).

[233] Un katag (en hindi khadagh) est une écharpe de soie blanche qui s’offre traditionnellement pour souhaiter la bienvenue au visiteur étranger. Celui qui se ceint d’un katag affiche ses dispositions pacifiques.

[234] Bussière admet les réalités qu’il observe sans les condamner, à la différence de nombre de voyageurs, tel Pavel Piassetsky : « Mon attention fut attirée dès l’entrée par les idoles qui s’y trouvaient, idoles difformes, à figures méchantes, représentées dans des poses guerrières, l’arme à la main ou tout simplement les poings fermés, tout près, semblait-il, à briser le premier qui oserait se présenter. Je n’ai pu comprendre comment on pouvait placer dans un temple des monstres de ce genre et encore moins leur adresser des prières » (Voyage à travers la Mongolie, op. cit., p. 43).

 [235] La simonie consiste en l’achat ou la vente de sacrements, de postes hiérarchiques, de charges ecclésiastiques, ou comme ici de biens spirituels. Son nom vient de Simon le Magicien, un personnage des Actes des Apôtres, qui voulut acheter à saint Pierre son pouvoir de faire des miracles (VIII, 9-21) ce qui lui valut la condamnation de l’apôtre : « Que ton argent périsse avec toi, puisque tu as cru que le don de Dieu s’acquérait à prix d’argent ! ». Les voyageurs ont acquis et rapporté en France bien d’autres objets (dans sa lettre de Toussaint Toussaint reproduite en annexe sont évoqués des drapeaux de prières). Bussière note dans son Carnet 1920, p. 54, comme ayant été « remis à M. Wen, agent des Postes à Kalgan » : « Broc tibétain – 1 ciboire argent – 1 vase à offrande cuivre – 1 brûle parfum – la roue de la loi et harinis [?] – 1 chapeau mongol en laine – fourrure zibeline – 2 moulins à prières – 2 écuelles bouleau ». Le vase à offrande et la roue de la loi sont deux des huit emblèmes ou signes auspicieux nommés dans le texte à l’occasion de la visite du monastère des environs de Tchuérin (17 mai). Au lieu de « harinis » peut-être faut-il lire « charama », ou chasse-mouche, qui dans certaines listes est un des huit emblèmes.

[236] AL a témoigné de la difficulté d’acquérir à Pékin des « objets d’art de grande classe », « le reste, ici, n’est plus que bimbeloterie, pas même joaillerie » (« Lettre à une dame d’Europe », 17 mars 1921, OC, op. cit., p. 890).

[237] L’anecdote n’est pas évoquée dans le Carnet 1920.

[238] Carnet 1920, p. 30 : retour à 8 heures, départ à 8 heures 30.

[239] Id., p. 31 : « 27 ° ».

[240] Les gazelles sont évoquées en même temps que les loups dans une lettre d’AL à sa mère. A. Reymond a vu des « troupeaux de 2 à 300 gazelles de Mongolie, ou Gazella gutturosa Pallas » dans la steppe de grandes herbes (« Résultats scientifiques », op. cit., p. 25). En septembre 2007, des scientifiques du Smithsonian Institute, du haut d’une colline, dans une steppe sans limites, en ont vu environ 250 000.

[241] Autre « arbre solitaire » déjà aperçu à l’aller. Cet arbre, qui pousse au bord de la route au Nord d’Ude, est un des trois peupliers du désert de Gobi. Il a été est vu, photographié et identifié comme peuplier par l’agronome danois Henning Halsund en 1923 (In Secret Mongolia, Kempton, Illinois : Adventures Unlimited Press, 1995, p. 63-64). Il pourrait néanmoins, malgré les apparences, s’agir d’un orme (yushu) puisqu’il est précisé que le bois de tels arbres est dur et sert à la fabrication de meubles, ce qui n’est pas le cas des peupliers.

[242] Note nouvelle. Les bönpos sont les adeptes de la religion bön, dont les origines sont antérieures à l’implantation du bouddhisme au Tibet. Il est très souvent question dans les récits d’Alexandra David-Néel qui évoque leurs redoutables pratiques magiques. La rencontre du renard, après la découverte de la tête de cheval, est considérée comme un second présage, les « bönpos de la troupe » sont AL et Toussaint. Remerciements à Geneviève Vilon pour ces informations.

[243] Carnet 1920, p. 32 : « canards mandarins ».

[244] L’écobuage, ou débroussaillement par le feu, est une pratique agricole qui consiste à brûler une partie de la végétation sèche après l’été pour enrichir le sol avec la cendre générée. Cf. Anabase, IV, OC, op. cit., p. 98.

[245] Carnet 1920, p. 32 : « sebkas ».

[246] Id., p. 33 : « bécassines ».

[247] Lecture douteuse. Déjà nommé à l’aller dans une graphie différente.

[248] La Compagnie Li Tan Tcheng déjà nommée.

[249] La sapèque est, comme la toung-tsien nommée plus haut, une pièce en cuivre de très petite valeur.

[250] Selon J. Timkowski, la ville est pourtant appelée Baïn-Soum (Temple riche) par les Mongols (op. cit., p. 298). Il s’agit de la préfecture de Xuanhua, juste au Sud de Kalgan, réputée terre de conflits, de complications et de difficultés, une terre très médiocre, avec un climat rude, d’où le départ de ses habitants vers la Mongolie. La ville-préfecture est qualifiée de « riche » par opposition aux campagnes environnantes.

[251] Carnet 1920, p. 33 : « dans 2 mois ».

[252] Id., p. 34 : « roues carrées ».

[253] Sur le chemin du retour, le convoi semble compter au moins cinq voitures et non plus quatre comme à l’aller.

[254] Le groupe fait halte dans le monastère de Tsi Li Tsaghan Obo Soumé où une première fois à l’aller, le groupe s’était arrêté pour déjeuner, le mercredi 12 mai, au troisième jour du voyage. Les « premières yourtes » avaient été aperçues la veille.

[255] Bussière a par inadvertance écrit « différent de celui » comme s’il s’agissait du costume alors qu’il vient d’évoquer et va continuer d’évoquer la coiffure des femmes.

[256] AL évoque le corail (et les nacres) comme ornement d’autel dans sa lettre à J. Conrad (OC, op. cit., p. 888).

[257] Bussière répétera ce détail plus loin.

[258] Carnet 1920, p. 35 : « Orage à 2 h 50 ».

[259] Id., p. 36 : « Chang-Peh-Hsien ». Bussière hésite ailleurs dans ses notes sur le nom de cette ville.

[260] Non nommés dans le Carnet 1920.

[261] Les Mandchous ont envahi la Chine au XVIIe siècle, ils constituent aujourd’hui l’une des cinquante-six nationalités de la République populaire de Chine (la troisième en nombre).

[262] Les Ouïghours sont la sixième nationalité en nombre parmi les 56 actuellement reconnues par la République de Chine). Autres nationalités ou ethnies nommées par Bussière et que nous croyons identifier (lecture souvent douteuse) : les Alains et les Yue-tchi, les Han (de très loin la nationalité la plus nombreuse, 92 % de la population), les Tang (la douzième), les Yuan (la treizième), les Tsing (la plus importante minorité chinoise mais loin derrière les Hans).

[263] Les Yue-tchi (Yuezhi) sont la dénomination de certaines peuplades d’envahisseurs, venus d’Asie centrale, dans les textes historiques chinois entre le IIe siècle avant J.‑C.-IVe siècle. Ce sont des Indo-scythes et ont finalement été absorbés par les Tibétains.

[264] Carnet 1920, p. 37 : mention d’un « mélange de races » sans autre précision.

[265] Id. : « à 12 h 35 ».

[266] En termes de marine, un rhumb ou rumb est une unité de mesure d’angle, égale à 1/32e de la rose des vents, on l’appelle aussi quart de vent ou quart d’angle. Cf. dans Vingt-mille lieues sous les mers de Jules Verne (nommé ailleurs par Bussière), à propos du Nautilus : « C’est ici son port d’attache, un port sûr, commode, mystérieux, abrité de tous les rhumbs du vent ».

[267] La rêverie qui suit ne figure pas dans le Carnet 1920.

[268] Carnet 1920, p. 38 : mention d’un « chant d’alouettes » mais rien d’autre. Le tireli ou tirelis (ou turlute) est le chant de l’alouette. Bussière évoque une des variantes de la chanson de Jacques Le Fèvre sur un poème de Du Bartas (La Sepmaine, 1613) : « La gentille Alouette / Avec son tire-lire / Tire l’ire à l’iré / Et tire lirant tire / Vers la voûte du ciel / Puis son vol vers ce lieu / Vire et désire dire : / Adieu, adieu, adieu ».

[269] La phrase conjugue à la première personne un vers de Virgile (Énéide, livre X), « dulces moriens reminiscitur Argos » (En mourant, il revoit en souvenir sa douce Argos).

[270] Carnet 1920, p. 38 : « Départ 13 h 10 ».

[271] Cf. « Lettre à une dame d’Europe », 17 mars 1921, OC, op. cit., p. 890 : « La Chine n’est que poussière et poudre de lœss au vent de l’Ouest ».

[272] L’Ala-chan ou Alashan est une contrée au Sud-Ouest du Gobi. Dominée par une chaîne de montagnes du même nom, cette plaine pauvre, appelée aussi Trans-Ordos, est pavée d’argile salée et compte de nombreux marécages et restes d’anciens lacs. La plus grande partie du pays est sans eau et sans êtres vivants. Bussière emploie le mot soude pour sel (chlorure de sodium). SJP a évoqué les caravanes de sel dans Exil, V : « Le ciel est un Sahel où va l’azalaïe en quête de sel gemme » et dans Amers, Chœur, 3 : « le bouvier porteur de sel parmi ses bêtes orientées » (id., p. 131 et 373).

[273] L’ancienne province du Zhili (Territoire sous administration directe, sous-entendu à la cour impériale) a été désignée comme Hebei (Au Nord du Fleuve Jaune) à partir du début de la République. Bussière donne les deux noms (mais écrit Hopei, selon la transcription de l’époque). Le nom de Hebei n’en est devenu le nom officiel qu’en 1928.

[274] Seule pièce qui ne soit pas en bois sur ces charrettes, « un anneau de fer mince entourant l’essieu » (F. Grenard, op. cit., p. 87).

[275] Facilité de déchargement du contenu de la charrette sans décharger ? La phrase aurait été plus compréhensible si Bussière avait précisé à la fin : « sans la décharger… à la main »). Le déchargement de ce type de charrette à un seul essieu est facilité du fait qu’il suffit d’en basculer le plateau alors que les charrettes à deux essieux obligent à un déchargement de chaque pièce à la main.

[276] Le reculoir est ordinairement une bande de cuir (et non une corde) placée sous la croupe d’un cheval, attelé à un chariot, en dessous de la queue, elle permet de retenir la voiture dans les descentes.

[277] Cf. le dessin qu’en a fait Bussière. On voit aujourd’hui encore au Portugal des jougs de garrot pour bovins, en chêne ou noyer, qui ont la forme d’un fronton, lequel est plus ou moins décoré.

[278] Carnet 1920, p. 41 : « 300 kilos au grand maximum – plutôt 250 kilos avec un seul bœuf ».

[279] Deux chevaux attelés en flèche (ou en tandem) sont l’un devant l’autre.

[280] Nulle part Bussière n’évoque les charrettes gréées d’une voile que le poète dit avoir croisées aux abords du désert de Gobi (dans sa lettre à J. Conrad, OC, op. cit., p. 888).

[281] Bussière a bien du mérite à distinguer les trembles des peupliers et des saules du fait que le peuplier local, appelé toghrak en mongol (nom savant Populus euphratica) a la particularité de posséder deux types de feuilles, feuilles de saule à la base, feuilles de peupliers sur les rameaux (d’où leur autre appellation populaire, peuplier-saule). À plusieurs reprises Bussière a noté la présence de saules dans le paysage, et de trembles et de peupliers aussi. Aucune mention de ces arbres dans les poèmes de SJP.

[282] Carnet 1920, p. 43 : « cumuli ».

[283] Hôtel du lac d’argent. Carnet 1920, p. 44 : « Hôtel Tin Pai-lo Fang Tien ». « Dîner à l’hôtel » après une visite de la ville.

[284] Arrivés le 20 mai au soir à Kalgan, les voyageurs, pour parcourir les 200 km qui les séparaient encore de Pékin, ont pris le lendemain, 21 mai, le même train qu’à l’aller. Note dans le Carnet 1920, p. 46 : « Départ le 21 mai pour Pékin à 8 h. Vent jaune ». Le voyage aura donc duré 12 jours pleins.

[285] La rencontre ni le nom de l’établissement ne sont mentionnés dans le Carnet 1920. Le Pioneers’Inn à Kalgan est devenu un établissement légendaire. Il a longtemps été le seul hôtelrestaurant de type européen de la ville et a hébergé de nombreux marchands d’armes, trafiquants, espions et aventuriers de passage dans la Chine du Nord. En 1922 il accueillera pendant dix jours la journaliste, espionne, cinéaste et traductrice américaine Marguerite Harrison, en route vers Ourga, et en 1928 le paléontologue Walter Granger, lui aussi américain. En avril 1931, plus connus, les Français Victor Point et les membres de La Croisière Jaune organisée par André Citroën y ont fait une longue escale technique.

[286] Bogdo-Kouren (Enceinte sacrée), de même Dakouren (La sainte ville), désignent le quartier mongol d’Ourga.

[287] Le général baron autrichien Roman von Ungern-Sternberg (1886-1921), monarchiste et ultra-réactionnaire, s’est d’abord engagé du côté des Russes blancs dans la guerre civile après 1917. En Mongolie, le 7 août 1920 (à cette date les voyageurs sont revenus à Pékin depuis trois mois), comme chef de guerre indépendant, il lance ses hommes dans des opérations de guerilla contre la République chinoise pour restaurer le pouvoir du Bogdo Khan à Ourga. Il affronte notamment les hommes du général Hsu (qui était arrivé à Ourga, venant de Pékin, en même temps que les voyageurs, en mai 1920). La ville est prise en février 1921. Pendant cinq mois Ungern y fait régner la terreur. Il se croyait une réincarnation de Gengis Khan et fut souvent appelé « le baron fou ». En juin 1921, il part de nouveau combattre frontalement les Bolchéviques en Sibérie. Fait prisonnier, il est condamné à mort après un procès expéditif et exécuté en septembre 1921.

[288] Oulan-Bator a été appelée « la ville du héros rouge » quand fut proclamée la République populaire mongole, avec le soutien de la Russie soviétique, en novembre 1924, en référence au héros rouge Damdin Sükhbaatar qui mena en 1921 la révolte contre la Chine.